Pas tant de références artistiques à proprement parler, plutôt lecture ou cinéma (fictions ou essais)
L'aspect politique de la pratique fait que la pratique est plutôt nourrie au quotidien par le politique
Ne sépare pas ses pratiques du dessin et du design graphique, fait des va-et-vient entre les médiums
A commencé par le dessin et a détourné sa pratique vers le design graphique
Écriture était plutôt un outil qu'une pratique à part entière et maintenant iel arrive mieux à ne pas créer de frontière entre les techniques et les modes d'expression
iel va naturellement vers le noir et blanc car pas vraiment à l'aise avec la couleur au début de ses études, toujours dessiné à l'encre de chine, a perfectionné cette méthode avec les années
Y trouve une forme d'efficacité et de radicalité, s'y retrouve mieux / décide de maîtriser plutôt cette technique au fur du temps plutôt que de diversifier
Méthode de production peut être différente pour chaque projet, même si c'est un projet de design graphique pur et dur il y aura toujours du dessin, le croquis, le dessin ainsi que l'écriture sont le coeur des projets
Dessin avec un crayon pierre noire très gras, outil favori, parfois gravure, parfois peinture pour la reproduction de dessin et non pas pour la plasticité de l'outil peinture
Aller retour entre le manuel et le logiciel (indesign, photoshop) recherche efficacité dans la méthode de travail
Le végétal est présent dans le travail de l'atlier McClane depuis très longtemps, idée de la nature qui reprend ses droits, question écologique, rapport simple au vivant, manière directe d'évoquer le politique
La ronce en particulier : végétal un peu détesté par les gens qui aiment le propre et le carré, finit toujours par revenir, difficile de s'en débarrasser, coriace, pousse dans les interstices, porteur de fruits sauvages
Rapport d'amour mais un peu compliqué avec le tatouage, jamais revendiqué comme une pratique professionnelle, toujours fais à côté sur des ami•es (sur Johanna d'ailleurs hihi)
Pratique qui vient du dessin mais qui n'est pas conscientisée de manière politique, anxiété autour du tatouage, pratique qui ne lui semble pas du tout anodine dans le moment passé avec la personne que l'on marque à vie, rapport à l'intime très fort
le lien avec le politique (et tina modotti et lotte jacobbi)
A commencé son lien au politique autour de la loi travail et de l'engagement militant autour de la question, séparation du travail de design graphique et du politique qui était plutôt développé à côté puis ont mis le dg au service du politique, ont cessé de séparer les deux
Lié beaucoup à l'anti-fascisme, sujets liés à la critique du capitalisme de la hiérarchie, tout un tas d'oppression inter-connectées
Évitent parfois certaines institutions (qui les évitent aussi réciproquement), lorsque les institutions viennent les chercher connaissent souvent leur travail
Musée d'art et d'histoire de Saint-Brieuc : exposition autour d'une grève ayant eu lieu à saint-brieuc dans les années 70
Position délicate de travailler en duo avec un homme cis, bons et mauvais côtés, ne confronte pas à des positions difficiles dans lequelles peuvent être certain•es artistes minorités de genre
Travailler en duo avec un mec cis, mène les gens à penser que son partenaire de travail qui est un homme cis est l'artiste principale et que Julia est plutôt sa collaborateur•ice au second plan
Se considère plutôt comme militante en général, a du mal à faire la différence entre les deux (avec l'activisme), ne se pose pas trop la question
le collectif
Malgré le fait d'être introverti•e, a toujours été attiré•e par le collectif, toujours semblé plus logique et plus facile de faire des choses en s'associant avec les autres que tout seul
Facilité et richesse de travailler à plusieurs, plus confortable une fois qu'on a quitté l'école, accompagnement rassurant après l'école pour rentrer dans le milieu professionnel
Collectif a une force pour pas se sentir seul quand on débute puis dans le développement de la pratique (compromis, discussions), parfois moments de tensions, principe d'association est essentiel pour iel
Pense que le travail collectif va être de plus en plus nécessaire avec le temps
Répartition des tâches assez simples, car ont pas les mêmes parcours (hugo très art et julia plutôt communication dg), utilisent mutuellement leurs forces singulières pour se compléter dans le travail
l'économie
L'auto-édition a été un point de départ dans leur travail, mais ne font pas que ça car c'est pas rentable pour vivre, plutôt une pratique pour le plaisir et la liberté que ça apporte, pour les rencontres, dans les festivals et les salons,
Liberté de création et de diffusion mais financièrement, c'est plutôt de la débrouille, et sert plutôt à financer leur propre travail
financièrement ça va a peu près mais il y a quand même des mois où ils rentrent 0 thunes, reste précaire car ils font aussi des choix inconfortables
Artiste-autrice depuis 2014, aurait préféré avoir une forme d'intermittence, tellement de différences au sein même du milieu car ce sont des personnes et des pratiques qui sont très différentes donc ne militent pas forcément en solidarité, et beaucoup d'individualisme dans le milieu de l'art
rapport à l'écriture, a toujours été une pratique à côté et pas vraiment professionnelle dans sa tête car lui semblait lointain l'idée de pouvoir être publiée
a été publiée pour la première fois dans ses fanzines avec hugo, grâce à l'auto-édition a eu une première opportunité de montrer ses textes à d'autres gens à l'extérieur
grands formats ont été expérimentés en premier pour le PHAKT au Colombier, leur a permis de s'autoriser davantage à faire des grands formats
se sont mis à peindre sur des grands tissus pendant le confinement pour s'occuper (à partir de drap récup)
se tournent vite vers le grands formats sur tissu lorsqu'ils sont contactés pour des expos
idée de la banderole dans la matérialité, le format etc,
plusieurs auto-éditions ou fanzines sont faits à partir des bouquins qu'ils ont scannés moyen simple et efficace de partager ses références
mi-décembre seront aux halles en commun au cool club à rennes
Rennes super ville pour les jeunes artistes, beaucoup d'ateliers de la ville disponible, ont obtenu un atelier logement de la ville en sortant de l'école
scène artistique est malgré tout pas si cloisonnée que ça à rennes, permet de pas se sentir seul au début quand on lance des projets
nombre d'artistes au mètre carré est assez élevé et ça peut faire peur mais c'est plutôt une force
festival à paris tiers-lieu avec vitrine d'espace un peu cool safe artiste stylé en fait c'étit financé par "une multi-nationale dégueulasse"
grosse marque française marque de chaussure, dont un gros pan était des équipements de chasse
Etienne:
Merci de nous accorder ton temps, on va peut-être laisser Apolline faire une petite introduction si ça te va, et puis ensuite on va commencer à échange !
Apo:
Donc nous en temps qu’élèves de l’école on fait parti du groupe/cours New women, et en fait dans ce cours on a appris/utilisé deux figures féminines du passé qui sont Tina Modotti et Lotte Jacobi, qui sont des artistes militante et qui ont une pratique féministe aussi. Et du coup on voulait mettre en lien les artistes du présent sur la scène rennaise comme toi, Johanna Rocard et Latiffa Labassi. Donc pour ça on voulait t’interviewer sur ta pratique et tes intérêts militants qui sont en lien avec cette pratique. Donc pour commencer peut-être, quels sont tes sources et tes références dans tes écrits et dessins?
JC:
J’ai pas tant de références en terme d’artistes à proprement parler, en général quand on travaille avec Hugo, (parce que je travaille en duo) on va plutôt chercher notre inspiration dans le cinéma ou surtout dans les lectures en fait. On passe pas mal de temps à lire des fictions mais aussi pas mal d'essai et c'est vrai que étant donné qu'on a une pratique qui peut être considéré comme politique c'est plus ça qui va en fait nous nourir au quotidien et faire évoluer notre travail.
Pola:
Ensuite, on se demandait comme tu disais que tu faisais dans ta pratique, du dessin et aussi du design graphique ou de l’écriture, est ce que tu fais un lien entre les deux ? Est-ce que tu les as associe ou est-ce que tu les différencie dans ta façon de travailler?
JC:
Pour répondre aux deux, j’ai tendance à ne pas séparer mes pratiques, en fait en général j'ai tendance à faire vraiment des va-et-vient entre les différents médiums les différentes pratiques. Moi je suis vraiment venu et j'ai vraiment vraiment commencé les écoles d'art parce que je dessinais surtout, c'était surtout ça ma pratique principale et je suis arrivée au design graphique parce que, je sais pas j'étais attiré par le graphisme et j’y voyais un moyen d'expression, et en fait l'écriture c'était vraiment quelque chose que j'ai toujours toujours fais un peu à côté, mais j'ai longtemps considéré ça comme étant vraiment un « à côté » et pas une une pratique à part entière que je pouvais revendiquer et qui pouvait fin… maintenant je vais faire de la fiction par exemple de la poésie avant je gardais tout ça de côté et l'écriture c'était vraiment plutôt un outil que vraiment une pratique à part entière. Et maintenant depuis plusieurs années j'ai l'impression que j'arrive à tout relier et à pas faire de frontières, enfin en tout cas pas séparer les choses et je pense que c’est aussi pour ça que j’arrive à ne pas m'ennuyer dans ma pratique, c'est que je vais pas faire de hiérarchie entre entre les différents médiums.
Lena:
On a remarqué que dans tes travaux, tu travaillais beaucoup en monochromie, est-ce que c’est intentionnel?
JC:
Je pense que je suis allée assez naturellement vers le noir et blanc parce que, j'étais pas et je n'ai jamais été une très bonne coloriste même pendant les écoles d'arts, les premières années quand on avait un peu de cours propédeutiques, on faisait de la peinture, les profs me faisaient bien comprendre que ma gestion de la couleur est un peu catastrophique. Et de toute façon dans mon dessin c'est vraiment quelque chose que j'utilisais pas, j’ai toujours dessiné ou même peint avec de l'encre de Chine donc c'est ça toujours été noir et blanc et le fait de faire que ça, ça fait que tu perfectionnes avec les années et j’y trouve en fait une forme d’ efficacité, de radicalité, même de plasticité ….Graphiquement je trouve que c'est vraiment plus fort et c'est cet angle dans lequel je m’y retrouve le mieux. Il faut aussi des fois accepter qu'il y a des choses qu'on sait pas faire et du coup arriver à maîtriser comme ça le noir et blanc au fur et à mesure des années, je m’y retrouve plus.
Adèle:
On se demandait aussi si t'avais une méthode de travail en particulier et des outils de design graphique spécifique ou si c'était différent pour chaque projet ?
JC:
Ca peut être différent pour chaque projet, après y a quand même des choses qui reviennent un peu toujours, c’est vrai que même si c'est un projet de design graphique pur et dur, il y aura toujours une part de dessin et c'est vrai que c'est un peu ça les premières étapes, en tout cas ça passe toujours un peu par : prendre des notes, faire des dessins, faire des croquis…. Et c’est vrai que c'est un peu par là que ça commence. Après en terme d'outils en particulier, moi j'ai très peu d'outils spécifiques, je dessine beaucoup avec un crayon qui est une pierre noire, qui est un crayon noir très très gras, et en fait je dessine qu'avec ça, c’est vraiment mon outil favori. Et après de temps en temps je vais faire un peu de gravure, je peins un peu mais ça va être par exemple pour reproduire en plus grand mes dessins, il y a pas de plasticité particulière, le travail de la peinture ça m'intéresse pas trop. Et quand je travaille en graphisme pour des affiches et tout, c'est souvent le va-et-vient entre une pratique manuelle sur papier et du travail sur Photoshop ou sur sur Indesign et j'ai pas beaucoup plus de logiciels en fait je cherche souvent l’efficacité et la simplicité dans ma méthode.
Margaux:
On se demandait aussi quel lien tu pouvais faire entre le végétal et le politique, parce qu'on a remarqué que c'était des liens qui revenait beaucoup dans ta pratique, notamment avec le titre de la revue « champs de ronce » et aussi avec les textes et les visuels qui font référence au végétal dans l'expo « détruire ce qui nous détruit ».
JC:
Je crois que c’est présent dans notre travail avec Mclane depuis très longtemps, il y a une époque où on était un peu fasciné par les friches et les ruines et c'est vrai qu’on aimait vachement ce côté végétation qui reprend ses droits parce que quand aussi t'as une petite sensibilité politique qui se construit avec le temps. Et en plus maintenant tu peux pas vraiment mettre de côté la question écologique, donc c'est vrai que c'est un rapport simple au vivant et de représentation du vivant et c'est vrai que c'est c'est une manière un peu direct d'évoquer ça quand on fait nos images. La ronce en particulier c'est c'est vraiment un végétal qu’on aime beaucoup parce que, moi j'habite en campagne et c’est vrai que fin, la ronce’ cest un peu détesté par les gens qui ont envie d'avoir un jardin très propre, très carré avec une pelouse parfaite parce que ça finit toujours par revenir, c'est dur de s'en débarrasser c'est tout c'est hyper hyper coriace, ça a des épines de partout. C'est quelque chose qui pousse un peu dans les interstices. Nous c'est une image, en terme de métaphore, qui nous plait beaucoup. Et puis à côté de ça, malgré tout malgré, son côté épineux et défensifs, le roncier c'est quand même une plante qui est porteuse de fruits sauvages donc voilà, c’est toute cette métaphore-là qui nous qui nous plait , et qu'on a choisi pour le journal.
Pauline:
On a remarqué que t’avais aussi une pratique du tatouage, et je voulais savoir si tu voyais du politique ?Et la semaine dernière Johana Rocard nous a parlé de son rapport au corps et son lien avec la politique, donc on voulait avoir ton avis dessus.
JC:
Moi j'ai un rapport d’amour, mais un peu compliqué avec le tatouage parce que c'est jamais quelque chose que j'ai revendiqué comme une pratique professionnelle. C'est toujours quelque chose que j'ai fait un peu à côté, sur mes amis dont sur Joanna d'ailleurs. Et je pense que il y a un rapport au corps qui est évident, mais que je vais pas forcément conceptualiser quand je le fais. Je pense que j'y suis vraiment venue par le dessin parce que j'avais envie de me tatouer moi, et je pense que j'ai pas conceptualiser un rapport politique au tatouage, même si je sais forcément que les corps tatoués sont vu différemment surtout quand c'est des corps queers ou féminin. Mais voilà moi j'ai un rapport parfois compliqué avec le tatouage parce que je mets beaucoup dedans, ça me rend très anxieuse en fait de tatouer quelqu'un. Je trouve que c'est vraiment quelque chose de fort et pas d'anodin. Donc c'est vrai que c'est surtout aussi le moment que tu passes avec cette personne quand tu la marques physiquement à vie, ça provoque quelque chose chez moi qui est assez fort, et c'est que je le je le conceptualise pas trop, mais c'est un rapport à l'intime qui est très fort.
Lino:
Toujours pour les pratiques militantes, on voulait faire le lien avec le travail de Tina Modotti et dans son travail il est question d’un engagement assez politique, elle photographie les minorités, c’est souvent des femmes ouvrières et des enfants, et on se demandait comment ton engagement à toi se manifeste dans ta pratique, et en quoi les sujets que tu abordes reflètent la question politique?
JC:
Moi je suis venu au politique au fur et à mesure, je pense que j'avais déjà une petite sensibilité mais c'est vrai que le gap ça a été un peu le moment en 2016 avec les mouvements contre la loie travail. Et je pense que pour pas mal de personnes de ma génération ça a été un peu un électrochoc politique et militant, et à partir de ce moment-là, j’ai plus commencé à m'engager et le travail qu'on avait avec Hugo, je pense qu'il était emprunt de politique, mais c'était pas forcément revendiqué, c'était pas toujours hyper visible et le travail graphique militant, on le faisait à côté, souvent de manière anonyme et on séparait un peu les deux. Et c'est vrai que, plus les années ont passées, plus le politique et le militantisme a pu prendre de la place dans nos vies et dans nos modes de pensées, et c'est vrai que arriver un moment tu vois plus trop l'intérêt de séparer les deux. Et le politique a pris de plus en plus de place dans notre travail et maintenant j'ai l'impression qu'il y a plus trop de séparation même si on peut faire des fois encore, du travail graphique militant qui va pas être signé Maclain et qui va être affiché et voilà, mais dans le travail de Maclain j'ai l'impression qu'on essaye d'assumer des sujets, qui seront soit liés à l’antifascisme, parce que c’est quelque chose qui nous préoccupe énormément, et c'est un militantisme dans lequel on s'inscrit de manière assez forte. Et après ça va être plein de sujets liés à la critique du capitalisme, de la hiérarchie et de tout un tas d’oppressions qui sont interconnectées finalement. Donc nous on a pas choisi de milliter sur un sujet en particulier, mais c'est vrai que j'ai l'impression que tout s'entre croise avec nos lectures, avec notre vie millitant, notre vie quotidienne même.
Apo:
On se demandait aussi quel était le rapport aux institutions, et est-ce que ta position militante avait déjà été heurtée pendant un projet avec une institution?
JC:
Alors ça peut arrive, et ça arrive encore. Malgré tout j'ai l'impression qu’il y’a certaines institutions que nous on va éviter qui nous évitent. De toute façon il y a un espèce de truc un peu repoussoir mutuel, après quand on travaille des fois avec des institutions, enfin maintenant en tout cas, les institutions quand elles viennent nous chercher elles savent ce qu’on fait, donc en fait il y a un espèce de malentendu sur le contenu politique, c'est qu'elles ont pas compris le travail qu’on faisait. Mais ça arrive rarement, la dernière grosse institution par exemple pour laquelle on a travaillé c'était il y a 3/4 ans, c’était le musée de la résistance de Saint-Brieuc et en fait ils sont venus nous chercher pour faire la charte graphique et des interventions dans une exposition qui commémorait la grève du droit français, qui est une énorme grève qui a eu lieu à St-Brieuc dans les années 70. Donc en fait c'était cohérent qu’il vienne nous chercher pour notre travail politique parce que l'exposition était très politique et parlait d'une grève. Donc en fait maintenant le travail avec les institutions ça va être plutôt comme ça, ils viennent nous chercher parce que ils savent qu’on a un travail politique, mais sinon ils viennent pas trop nous chercher. Et on a pas un travail ultra institutionnel dans tous les cas.
Pauline: On voulait te demander aussi, comment le fait de pas être un homme cis dans ton travailI influence ou non ta position et ta politisation?
JC:
Oui clairement, après c'est vrai que moi je suis un peu dans une position délicate du fait que depuis que j'ai quitté l'école, je travaillais en duo avec un homme cis, donc il y’a des bons et des des mauvais côtés. Je me confronte pas à des positions que peuvent parfois subir des artistes femmes ou des artistes Queer non binaires seuls, ou là je pense que ça peut être des fois vraiment hyper compliqué, enfin vous avez certainement entendus des récits avec Joanna ou je ne sais pas, je sais que ça peut être hyper compliqué et d'un autre côté l'aspect assez pénible, etant donner que je travaille en duo avec un mec cis, c’est arrivé de nombreuses fois et ça arrive encore, ou on pense que c'est lui l'artiste et que moi je suis sa copine qui l'accompagne. Ca arrive de moins en moins et heureusement parce que les gens nous connaissent et on est assez réactif, mais c'est vrai que on hallucine un peu à chaque fois quand on est confronté à genre de choses.
Pola:
On parlait avec Joanna la semaine dernière, du militantisme etc… Et elle nous disait que elle se considérait militante et pas activiste et elle a parlé plus ou moins en ton nom, en disant que d’après elle tu étais plus activiste que militante, dans la vie et dans le travail. On voulait savoir si tu faisais une différence entre ces deux termes et si t’étais d’accord avec elle ?
JC:
Moi j'ai tendance à me considérer comme militante en général. Moi j'ai du mal à faire la différence entre les deux, je sais que des fois l’activisme peut être plus rapproché de l'action directe, mais en fait très honnêtement je me pose pas trop la question quoi.
Lena:
Du coup pour plus parler du rapport aux collectifs, parce que c'est une question qui revient souvent, on voit beaucoup de personnes qui travaillent dans des collectifs, parce que c’est toujours plus facile de démarrer avec quelqu’un , mais ça peut aussi ça peut aussi générer des problèmes ? On se demandait comment toi tu gères cet aspect et les rencontres dans ton travail, qu’est ce que ça change de travailler en duo ?
JC:
Alors moi j'ai l'impression que, malgré le fait d'être quelqu'un d'assez introverti, j'ai quand même toujours été attiré par le collectif. J’ai commencé à faire mes études à Orléans, et déjà à cette époque là, on avait avec deux copains monté un petit collectif pendant nos études. Et c'est vrai que ça m'a toujours semblé plus logique et plus facile, si on voulait faire des choses à l'extérieur tout en étant par exemple, à l'école, de s'associer avec les autres. C’est vraiment ce truc d'association, qui pour moi est essentiel dans le dans le collectif. Et ce petit collectif informel, il a fini par se dissoudre doucement, même si on est restés amis. Arrivés à Rennes,( parce que j'ai fini mes deux dernières années d'études à Rennes), ma dernière année j'ai rencontré Hugo et très rapidement on a commencé à travailler ensemble. En fait c'est vraiment pour moi une facilité, et c'est aussi une richesse de travailler à plusieurs. Après quand on quitte l'école, c’est vrai que c'est, « c’est pas confortable » mais je me demande comment ma pratique ou comment mon travail aurait évolué si en sortant de l'école j'avais commencé à travailler vraiment toute seule quoi. C’est vraiment chouette en fait, de pas être tout seul quand tu sors de l'école et que c'est dur et que tu sais pas par où commencer, par ou aller, comment arriver à choper ses premières expos, à avoir ses premières commandes ?C’est vrai que quand t'es tout seul et qu'à l'école bah on t'apprend pas toujours très clairement comment faire, et ben ça peut être un peu flippant. Donc c'est vrai que le collectif, ça a une force pour ça, pour pas se sentir seul quand on débute, et puis après dans le développement de la pratique, bah il’ y a des côtés où il faut faire beaucoup de compromis, c'est beaucoup de discussion pour arriver à s'entendre. Même si depuis 12 ans je travaille avec Hugo, on a aussi fait partie de collectif un peu plus grands, sur des moments plus ou moins éphémère: comme je disais tout à l'heure dans des temps plus militants, donc c'est toujours des moments, même des fois de tension parce que vous êtes pas d’accord etc…Mais le principe d'association pour moi c'est quelque chose d'essentiel, je vais pas trop travailler seule et je pense que dans les temps qui convie et les temps qui viennent, ça va être d'autant plus nécessaire de passer par ce type de travail et de travail collectif.
Lino:
Et du coup comment tu travailles en collectif, est-ce que tu as un rôle spécifique à chaque fois ou vous vous répartissez le travail?
JC:
Alors on arrive à bien se répartir les tâches, parce que en fait, même si maintenant ça roule un peu tout seul parce que ça fait des années qu'on travaille ensemble, on a pas les mêmes parcours avec Hugo. Lui il vient plutôt d’un parcours très art et moi je viens plutôt d'un parcours communication visuel/graphisme donc c'est vrai que le fait de pas avoir les mêmes parcours ça joue. Lui il a des petites lacunes des fois sur les logiciels, sur le graphisme et pleins de choses et moi je vais voir d’autres lacunes sur d'autres choses, mais c'est vrai que maintenant il y a une répartition des tâches, on sait pourquoi on est efficace et on se répartit le travail. C’est de la discussion, beaucoup en amont des projets, pendant, et quand on est dans le dur du travail, en général ça roule et c'est souvent presque sous forme de collage.
Adele:
Au niveau des questions plutôt économiques, quelles sont les avantages ou les inconvénients de l'auto édition édition?
JC:
Nous l’auto-édition, c’est ce par quoi on a vraiment commencé et c'est toujours un point de notre travail qui est très important. Mais on fait pas que ça, parce que clairement tu peux pas payer ton loyer et manger avec l'auto édition. Si tu fais de l'auto édition, c'est pour le plaisir, c'est pour la liberté que ça apporte de pratiquer ce type de médium. Et c’est aussi pour les rencontres que tu fais, parce que nous c'est vraiment le socle de notre réseau, en fait on l'a fait à partir de la micro édition via les festivals auquel on a participé et et c'est des rencontres incroyables, des gens avec qui tu continues à travailler des villes que t'auras jamais visité autrement… et donc voilà ça a des aspects hyper positifs et moi je trouve que l'auto édition, c'est vraiment la liberté de création et de diffusion. Et à côté de ça économiquement c'est vraiment la débrouille parce que selon si t'as tes propres moyens de production, d’impression c'est cool mais bon faut quand même payer les encre, les consommables, le papier… Si t'as des petites skills et que t'arrives à tout faire toi-même c'est encore mieux, mais en fait c'est toujours du système D et c'est toujours de la débrouille. Ce que tu vas arriver à vendre ensuite dans les salons ou même sur Internet ça va servir à financer les prochaines micro-éditions quoi.
Comment est-ce que tu parviens à lier un peu ta pratique politique et avoir une rémunération décente?
J:
Alors ça dépend ce qu’on appelle avoir une rémunération décente haha. Là actuellement, après 12 ans de travail en collectif avec Hugo, on peut se dire que ça va à peu près mais il y a quand même des mois où on est au RSA, il y a quand même des mois où on rentre zéro thune. En fait ça reste précaire parce qu'on fait des choix et que ces choix là des fois sont inconfortables donc c'est parfois difficile de maintenir un niveau de vie un peu « descend ». Le fait d'avoir une pratique politisée ça précarise forcément en fait. C’est vraiment un choix, parfois subi, mais c'est quand même un choix conscient.
Quel est ton statut ? Est-ce que t'es artiste/auteur.ice, est-ce que t'es intermittente… ?
J:
Je suis artiste/auteur.ice depuis 2014. Ca a toujours été mon statut, c’est pas un statut parfait on préférerait avoir une forme d’intermittence, parce que c'était quand même plus confortable, mais toutes les tentatives d'union des artistes/auteur.ices ont pas donné grand chose jusqu'à présent.
Et tu sais pourquoi ?
J:
Je pense qu'on est pas aussi nombreux que les intermittents déjà. Je pense qu’ils ont la force d'avoir l'habitude d'être très réactifs quand on tente de s'attaquer à leur le statut. Ca fait des années qu'ils l'ont et ils veulent surtout pas lâcher, et ils ont raison. Du coup, dès qu’il y a ne serait-ce qu'une petite attaque sur leur statut, ils sont au taquet. Malheureusement dans nos milieux, étant donné que nos pratiques et nos milieux sont très fragmentés entre les gens qui sont graphistes, les personnes qui sont artistes contemporains, c'est des gens qui se côtoient parfois forcément, et puis tous les artistes un peu entre deux comme nous qui « flirtent » pas trop avec les institutions et essayent de conserver une forme d'éthique. C'est vrai qu’il y a tellement de différences entre toutes ces personnes-là et le fait qu'on soit au final pas si nombreux, il n’y a pas un espèce d'esprit de groupe et de solidarité vraiment très fort et les artistes contemporains ou les graphistes qui sont très bien payés et qui vivent très bien de leur pratique, il n’y en a pas beaucoup. Mais c'est pas ces gens-là qui vont militer pour les précaires comme nous. Je pense qu'il y a un vrai problème dans nos milieux, un peu d’individualisme, il n’y a pas trop de solidarité j'ai l’impression. A part chez les précaires et les galériens quoi. C'est pour ça que pour l’instant les tentatives de syndicalisation du milieu marchent pas trop. C’est mon analyse (rires).
A quels pronoms veux-tu qu’on se réfère à toi ?
J: Iel ou elle.
Tu es graphiste mais on a constaté dans plusieurs de tes projets que tu avais le statut d’auteurice ou co-auteurice, est-ce que tu peux nous expliquer ta pratique et ton désir d’écriture ?
J:
Comme je le disais tout à l’heure, l’écriture a toujours été, pendant longtemps, quelque chose que je pratiquais à côté, que je ne professionnalisais pas trop dans ma tête, parce que ça me semblait tellement lointain le fait de pouvoir être publié.e et le fait de pouvoir trouver quand même du plaisir à écrire. Les premiers endroits où j'ai été publié.e c'est dans nos fanzines avec Hugo. Et c'est là que la micro-édition c'est vraiment un super espace de liberté et surtout on peut se permettre des choses, on peut expérimenter. Si j'avais pas eu cette pratique de la micro-édition, peut-être que j'aurais pas eu de premières opportunités de montrer mes textes à d'autres gens à l’extérieur. Les gens avaient l'habitude de voir dans les choses qu’on publiait, qu’il y avait souvent un de mes textes. C’est là que j'ai eu des premières petites propositions. Souvent c'était plutôt des copaines graphiste qui me demandaient d'écrire des textes pour leurs zines et voilà ça c'est fait comme ça. C'est encore très timide. Je commence avoir des petites propositions mais c'est encore très timide quoi.
On se demandait si tu travaillais beaucoup les grands formats ?
J:
L’expo au PHAKT de Colombiers en 2020 ça a été le moment où on a commencé à expérimenter les grands formats. Et à partir de cette expo on s’est plus autorisés à le faire. Au moment du COVID, pendant le confinement, on a commencé à peindre sur des grandes laines? de tissus parce qu’il fallait qu'on s’occupe.. et on avait des vieux draps des années 50-60, des grands draps un peu beiges qui sont hyper beaux avec une super matérialité. Ca nous a beaucoup plu et on a eu envie de continuer ce travail. Maintenant à chaque fois qu'on a des propositions d'expositions solo, on va se tourner vers les grandes peintures sur tissus. Je pense que les plus grandes qu'on fait c'était en 2021/2022. On était en résidence à Charleroi, dans un lieu qui s'appelle « le Vecteur ». L’espace d’expo était assez grand et hyper haut de plafond donc ça nous a permis de travailler de très grandes peintures sur tissus. Ce travail-là est à la fois en référence à la figure de la banderole un peu dans la taille et les motifs qu'on va reproduire, et puis dans la matérialité du tissu. Il y a aussi un côté hyper satisfaisant à passer au grand format. Parfois on s'autorise pas trop et le fait de faire de la récup de tissus, de pouvoir avoir des espaces qui nous invitent pour travailler parce que, c'est aussi ça le problème, quand t'as envie de faire du grand format: il faut avoir l'espace pour les faire. Maintenant c'est vrai qu’à chaque expo on fait du grand format.
Est-ce que tu aurais des points qui te viennent en tête que t'aimerais nous apporter pour nous éclairer sur la pratique ?
J:
Si vous avez envie de plus comprendre ma pratique ou en tout cas NOTRE pratique, il y a plusieurs auto-éditions et fanzines qu’on fait où régulièrement on scanne des couvertures de livres qu'on a lu et qui sont des références au moment où on fait ce travail-là. Et je me dis que ça peut être une bonne approche pour comprendre nos références, comprendre ce sur quoi on travaille. La première fois qu'on l'a fait, on avait fait une expo à l'Endroit Editions à Rennes, et ils nous avaient proposé, en plus de l’expo, de publier un bouquin. Dedans il y a des photos, des dessins et il y a aussi pour la première fois des scans de bouquins. On a trouvé que c'était un moyen simple et efficace de partager nos références. On l'a refait pour cette même expo à Charleroi et à chaque fois dans ces bouquins-là on se permet de faire ça, c'est aussi une bonne manière de partager notre travail en références, ce qui nous nourrit au quotidien.
Est-ce que le milieu artistique rennais correspond à ton activité?
J:
Rennes c'est quand même une super ville quand t'es artiste et surtout quand t'es artiste jeune car il y a quand même énormément d'ateliers de la ville qui soient à disposition. Il y a de nombreuses villes où les artistes galèrent à trouver des ateliers, et là le fait que la mairie ait tous ces ateliers, c'est quand même un peu confortable. On a eu de la chance en sortant de l'école d'obtenir un atelier-logement de la ville. Il y en a six à la Poterie et ça + la scène artistique qui malgré tout est pas si cloisonnée que ça à Rennes, et quand tu débutes et que tu commences à créer ton réseau, à vouloir lancer des projets, ça permet de pas être tout seul. Au début on a pas mal été soutenus par des artistes qui étaient un poil plus âgés mais on était pas isolés. C'est vrai que pour débuter, quand tu cherches à faire tes premiers salons, quand t'as envie de monter des petites expos et que des artistes un peu plus âgés vont te filer la main ou vont te donner une chance de participer à des expos collectives… Pour moi Rennes c'est une chouette ville quand tu débute en tant qu’artiste. Après le fait que le nombre d'artistes au km2 est assez haut ça peut faire peur à certaines personnes haha. On est partis de Rennes parce qu’on avait vraiment envie d'aller à la campagne mais je trouve que c'est quand même une ville hyper dynamique. Enfin j'espère que ça l’est toujours.
On se demandait si t'avais déjà refusé des projets pour des questions éthiques?
J:
Oui. J’ai deux exemples en tête. Le premier c'est un salon, un festival qui devait avoir lieu dans une espèce de tiers-lieu en plein Paris et comme on accepte rarement les trucs du premier coup, on va toujours creuser un peu. Et on s'est rendu compte que ce tiers-lieu, sous cette vitrine d’espace un peu cool pour les artistes, qui accueillait des fois des migrants, on s'est rendu compte qu’il était financé par une multinationale dégueulasse qui se servait de ça pour soit faire de l’optimisation fiscale, soit se créer une bonne image. Donc on a refusé. Pour l’autre exemple, on avait été contactés pour un projet d'illustration par une grosse marque française et pour nous c'était pas une marque qui correspondait éthiquement à nos valeurs. C’était une marque qui avait un fond de chaussures et tout un pan de la marque sont des équipements pour les chasseurs. Ca correspond pas trop à nos valeurs. Donc on a refusé.
✶Étienne✶
Merci Julia de nous accorder ton temps. Pour commencer, quelles sont tes sources et tes références dans tes écrits et dessins ?
✶Julia✶
J’ai pas tant de références en termes d’artistes à proprement parler. En général, quand on travaille avec Hugo (parce que je travaille en duo), on va plutôt chercher notre inspiration dans le cinéma ou surtout dans les lectures. On passe pas mal de temps à lire des fictions, mais aussi pas mal d’essais. Et c’est vrai qu’étant donné qu'on a une pratique qui peut être considérée comme politique, c'est plus ça qui va nous nourrir au quotidien et faire évoluer notre travail.
✶Nous✶
À quels pronoms veux-tu qu’on se réfère à toi ?
✶Julia✶
Iel ou elle.
✶Pola✶
On se demandait, s’il y avait un lien entre ta pratique de l’écriture et du design graphique? Est-ce que tu les associes ou est-ce que tu les différencies dans ta façon de travailler ?
✶Julia✶
Pour répondre aux deux, j’ai tendance à ne pas séparer mes pratiques. En général, j’ai tendance à faire vraiment des va-et-vient entre les différents médiums, les différentes pratiques. Moi je suis j’ai commencé les écoles d’art parce que je dessinais surtout. C’était surtout ça ma pratique principale, et je suis arrivée au design graphique parce que, j’étais attirée par le graphisme et j’y voyais un moyen d’expression. Et l’écriture, c’était vraiment quelque chose que j’ai toujours fait un peu à côté, mais j’ai longtemps considéré ça comme étant vraiment un « à côté » et pas une pratique à part entière que je pouvais revendiquer et qui pouvait exister. Maintenant je fais de la fiction, de la poésie. Avant je gardais tout ça de côté, et l’écriture c’était vraiment plutôt un outil qu’une pratique à part entière. Et maintenant depuis plusieurs années, j’ai l’impression que j’arrive à tout relier et à ne pas faire de frontières, en tout cas à ne pas séparer les choses. Je pense que c’est aussi pour ça que j’arrive à ne pas m’ennuyer dans ma pratique, c’est que je ne vais pas faire de hiérarchie entre les différents médiums.
✶Léna✶
On a remarqué que dans tes travaux, tu travaillais beaucoup en monochromie, est-ce intentionnel ?
✶Julia✶
Je pense que je suis allée assez naturellement vers le noir et blanc parce que je n’ai jamais été, une très bonne coloriste, même pendant l’écoles d’art. Les premières années, quand on avait un peu de cours propédeutiques, on faisait de la peinture, les profs me faisaient bien comprendre que ma gestion de la couleur était un peu catastrophique. Et de toute façon, dans mon dessin, c’est vraiment quelque chose que je n’utilisais pas. J’ai toujours dessiné ou même peint avec de l’encre de Chine, donc ça a toujours été noir et blanc. Et le fait de ne faire que ça, ça fait que tu te perfectionnes avec les années, et j’y trouve une forme d’efficacité, de radicalité, même de plasticité. Graphiquement, je trouve que c’est vraiment plus fort, et c’est cet angle dans lequel je m’y retrouve le mieux. Il faut aussi des fois accepter qu’il y a des choses qu’on ne sait pas faire. Donc arriver à maîtriser comme ça le noir et blanc au fur et à mesure des années, je m’y retrouve plus.
✶Adèle✶
On se demandait aussi si t’avais une méthode de travail en particulier, des outils de design graphique spécifiques, ou si c’était différent pour chaque projet ?
✶Julia✶
Ça peut être différent pour chaque projet. Après, il y a quand même des choses qui reviennent un peu toujours. C’est vrai que même si c’est un projet de design graphique pur et dur, il y aura toujours une part de dessin. C’est un peu ça les premières étapes. En tout cas, ça passe toujours un peu par : prendre des notes, faire des dessins, faire des croquis. Et c’est vrai que c’est par là que ça commence. Après, en termes d’outils en particulier, moi j’ai très peu d’outils spécifiques. Je dessine beaucoup avec un crayon qui est une pierre noire, qui est un crayon noir très gras, et en fait je ne dessine qu’avec ça. C’est vraiment mon outil favori. Et après, de temps en temps, je vais faire un peu de gravure, je peins un peu, mais ça va être pour reproduire en plus grand mes dessins. Il n’y a pas de plasticité particulière. Le travail de la peinture, ça m’intéresse pas trop. Et quand je travaille en graphisme pour des affiches, c’est souvent le va-et-vient entre une pratique manuelle sur papier et du travail sur Photoshop ou sur InDesign. Et je n’ai pas beaucoup plus de logiciels, en fait je cherche souvent l’efficacité et la simplicité dans ma méthode.
✶Margaux✶
On se demandait aussi quel lien tu pouvais faire entre le végétal et le politique. On a remarqué que c’étaient des liens qui revenaient beaucoup dans ta pratique. Notamment avec le titre de la revue Champs de ronce et aussi avec les textes et les visuels qui font référence au végétal dans l’exposition Détruire ce qui nous détruit.
✶Julia✶
Je crois que c’est présent dans notre travail avec McClane depuis très longtemps. Il y a une époque où on était un peu fascinés par les friches et les ruines, et c’est vrai qu’on aimait vachement ce côté végétation qui reprend ses droits. Et en plus maintenant tu peux pas vraiment mettre de côté la question écologique.C’est un rapport simple au vivant, et de représentation du vivant, c’est une manière un peu directe d’évoquer ça quand on fait nos images. La ronce en particulier, c’est un végétal qu’on aime beaucoup parce que moi j’habite en campagne et la ronce est un peu détestée par les gens qui ont envie d’avoir un jardin très propre, très carré, avec une pelouse parfaite. Mais ça finit toujours par revenir, c’est dur de s’en débarrasser, c’est hyper coriace, ça a des épines de partout. C’est quelque chose qui pousse dans les interstices. Nous, c’est une image, en termes de métaphore, qui nous plaît beaucoup. Et puis à côté de ça, malgré son côté épineux et défensif, le roncier c’est quand même une plante qui est porteuse de fruits sauvages. C’est toute cette métaphore-là qui nous plaît, et qu’on a choisie pour le journal.
✶Pauline✶
On a remarqué que t’avais aussi une pratique du tatouage, et on voulait savoir si tu y voyais du politique ? La semaine dernière, Johanna Rocard nous a parlé de son rapport au corps et son lien avec la politique, donc on voulait avoir ton avis dessus.
✶Julia✶
Moi j’ai un rapport d’amour un peu compliqué avec le tatouage parce que c’est jamais quelque chose que j’ai revendiqué comme une pratique professionnelle. C’est toujours quelque chose que j’ai fait un peu à côté, sur mes amis — dont sur Johanna d’ailleurs. Et je pense qu’il y a un rapport au corps qui est évident, mais que je vais pas forcément conceptualiser quand je le fais. Je pense que j’y suis vraiment venue par le dessin, parce que j’avais envie de me tatouer moi, et je pense que j’ai pas conceptualisé un rapport politique au tatouage, même si je sais forcément que les corps tatoués sont vus différemment, surtout quand ce sont des corps queers ou féminins. Mais moi j’ai un rapport parfois compliqué avec le tatouage, parce que je mets beaucoup dedans, ça me rend très anxieuse de tatouer quelqu’un. Je trouve que c’est vraiment quelque chose de fort et pas anodin. C’est surtout le moment que tu passes avec cette personne, quand tu la marques physiquement à vie, ça provoque quelque chose chez moi qui est assez fort. Ça que je ne conceptualise pas trop, mais c’est un rapport à l’intime qui est très fort.
✶Lina✶
Toujours sur les pratiques militantes, on voulait faire le lien avec le travail de Tina Modotti et dans son travail il est question d’un engagement politique, elle photographie les minorités, c’est souvent des femmes ouvrières et des enfants, et on se demandait comment ton engagement à toi se manifeste dans ta pratique, et en quoi les sujets que tu abordes reflètent la question politique ?
✶Julia✶
Moi je suis venue au politique au fur et à mesure, je pense que j'avais déjà une petite sensibilité mais c'est vrai que le gap, ça a été le moment en 2016 avec les mouvements contre la loi travail. Et je pense que pour pas mal de personnes de ma génération, ça a été un peu un électrochoc politique et militant, et à partir de ce moment-là, j’ai commencé à m’engager. Et le travail qu'on avait avec Hugo, je pense qu'il était empreint de politique, mais c'était pas forcément revendiqué, c'était pas toujours hyper visible. Le travail graphique militant, on le faisait à côté, souvent de manière anonyme et on séparait un peu les deux. C'est vrai que, plus les années ont passé, plus le politique et le militantisme ont pu prendre de la place dans nos vies et dans nos modes de pensée, et c'est vrai qu'à un moment tu vois plus trop l'intérêt de séparer les deux. Le politique a pris de plus en plus de place dans notre travail et maintenant j'ai l'impression qu'il n'y a plus trop de séparation, même si on peut faire des fois encore, du travail graphique militant qui va pas être signé McClane et qui va être affiché. Mais dans le travail de McClane, j'ai l'impression qu'on essaye d'assumer des sujets, qui sont soit liés à l’antifascisme, parce que c’est quelque chose qui nous préoccupe énormément, et c'est un militantisme dans lequel on s'inscrit de manière assez forte. Et après, ça va être plein de sujets liés à la critique du capitalisme, de la hiérarchie et de tout un tas d’oppressions qui sont interconnectées finalement. Donc nous, on n’a pas choisi de militer sur un sujet en particulier, mais c'est vrai que j'ai l'impression que tout s'entrecroise avec nos lectures, avec notre vie militante, notre vie quotidienne même.
✶Apolline✶
On se demandait aussi quel était ton rapport aux institutions et est-ce que ta position militante avait déjà été heurtée pendant un projet avec une institution ?
✶Julia✶
Alors ça peut arriver, et ça arrive encore. Malgré tout, j'ai l'impression qu’il y a certaines institutions qu’on évite, qui nous évitent. De toute façon, il y a un truc de repoussoir mutuel. Après, quand on travaille avec des institutions, enfin maintenant en tout cas, les institutions quand elles viennent nous chercher, elles savent ce qu’on fait, donc en fait s’il y a un malentendu sur le contenu politique, c'est qu'elles n'ont pas compris le travail qu’on faisait. Mais ça arrive rarement. La dernière grosse institution pour laquelle on a travaillé, c'était il y a 3/4 ans, c’était le musée de la Résistance de Saint-Brieuc, et en fait ils sont venus nous chercher pour faire la charte graphique et des interventions dans une exposition qui commémorait la grève du Joint Français, qui est une énorme grève qui a eu lieu à St-Brieuc dans les années 70. Donc en fait, c'était cohérent qu’ils viennent nous chercher pour notre travail politique. Maintenant, le travail avec les institutions, ça va être plutôt comme ça, ils viennent nous chercher parce qu’ils savent qu’on a un travail politique, mais sinon, ils viennent pas trop nous chercher. Et on n’a pas un travail ultra institutionnel dans tous les cas.
✶Pauline✶
On voulait te demander aussi, comment le fait de ne pas être un homme cis dans ton travail influence, ou non, ta position et ta politisation ?
✶Julia✶
Oui clairement, après c'est vrai que moi je suis un peu dans une position délicate du fait que depuis que j'ai quitté l'école, je travaille en duo avec un homme cis, donc il y a des bons et des mauvais côtés. Je me confronte pas à des positions que peuvent parfois subir des artistes femmes ou des artistes queer seuls, où là je pense que ça peut être des fois vraiment hyper compliqué. Enfin vous avez certainement entendu des récits avec Johanna. Et d'un autre côté, l'aspect assez pénible, étant donné que je travaille en duo avec un mec cis, c’est arrivé de nombreuses fois et ça arrive encore, qu’on pense que c'est lui l'artiste et que moi je suis sa copine qui l'accompagne. Ça arrive de moins en moins et heureusement, parce que les gens nous connaissent et on est assez réactifs, mais c'est vrai qu’on hallucine un peu à chaque fois quand on est confrontés à ce genre de choses.
✶Pola✶
On parlait avec Johanna la semaine dernière du militantisme, et elle nous disait qu’elle se considérait militante et pas activiste, et elle a parlé plus ou moins en ton nom, en disant que d’après elle, tu étais plus activiste que militante. On voulait savoir si tu faisais une différence entre ces deux termes et si t’étais d’accord avec elle ?
✶Julia✶
Moi j'ai tendance à me considérer comme militante en général. J'ai du mal à faire la différence entre les deux, je sais que des fois l’activisme peut être plus rapproché de l'action directe, mais en fait, très honnêtement, je me pose pas trop la question.
✶Léna✶
Du coup, pour plus parler du rapport aux collectifs, parce que c'est une question qui revient souvent : on voit beaucoup de personnes qui travaillent dans des collectifs, parce que c’est toujours plus facile de démarrer avec quelqu’un, mais ça peut aussi générer des problèmes. On se demandait comment toi tu gères cet aspect et les rencontres dans ton travail, qu’est-ce que ça change de travailler en duo ?
✶Julia✶
Alors moi j'ai l'impression que, malgré le fait d'être quelqu'un d'assez introverti, j'ai quand même toujours été attirée par le collectif. J’ai commencé à faire mes études à Orléans, et déjà à cette époque là, on avait avec deux copains monté un petit collectif pendant nos études. Ça m'a toujours semblé plus logique et plus facile, si on voulait faire des choses à l'extérieur tout en étant, par exemple, à l'école, de s'associer avec les autres. C’est vraiment ce truc d'association, qui pour moi est essentiel dans le collectif. Et ce petit collectif informel, il a fini par se dissoudre doucement, même si on est restés amis. Arrivée à Rennes, parce que j'ai fini mes deux dernières années d'études à Rennes, ma dernière année, j'ai rencontré Hugo et très rapidement on a commencé à travailler ensemble.C'est vraiment pour moi une facilité, et c'est aussi une richesse de travailler à plusieurs. Après, quand on quitte l'école, c’est vrai que c’est confortable, mais je me demande comment ma pratique ou comment mon travail aurait évolué si en sortant de l'école j'avais commencé à travailler toute seule. C’est vraiment chouette en fait, de pas être toute seule quand tu sors de l'école et que c'est dur et que tu sais pas par où commencer, par où aller, comment arriver à choper ses premières expos, à avoir ses premières commandes ? C’est vrai que quand t'es tout seul et à l'école on t'apprend pas toujours très clairement comment faire, eh ben ça peut être un peu flippant. Donc c'est vrai que le collectif, ça a une force pour ça, pour pas se sentir seul quand on débute, et puis après dans le développement de la pratique, il y a des côtés où il faut faire beaucoup de compromis, c'est beaucoup de discussions pour arriver à s'entendre. Même si depuis 12 ans je travaille avec Hugo, on a aussi fait partie de collectifs un peu plus grands, sur des moments plus ou moins éphémères : comme je disais tout à l'heure dans des temps plus militants. Le principe d'association, pour moi, c'est
quelque chose d'essentiel, je vais pas trop travailler seule et je pense que dans les temps qui viennent, ça va être d'autant plus nécessaire de passer par ce type de travail.
✶Linaa✶
Et du coup, comment tu travailles en collectif ? Est-ce que tu as un rôle spécifique à chaque fois ou vous vous répartissez le travail ?
✶Julia✶
Alors, on arrive à bien se répartir les tâches, parce qu'en fait, même si maintenant ça roule un peu tout seul, ça fait des années qu'on travaille ensemble. On n’a pas les mêmes parcours avec Hugo. Lui, il vient plutôt d’un parcours très artistique et moi, je viens plutôt d'un parcours en communication visuelle/graphisme. C'est vrai que le fait de ne pas avoir les mêmes parcours, ça joue. Lui, il a des petites lacunes parfois sur les logiciels, le graphisme, et plein d'autres choses, et moi je vais voir d’autres lacunes ailleurs, mais c'est vrai que maintenant il y a une répartition des tâches. On sait sur quoi on est efficaces et on se répartit le travail. C’est de la discussion, beaucoup en amont des projets, pendant, et quand on est dans le dur du travail, en général, ça roule, et c'est souvent presque sous forme de collage.
✶Adèle✶
Au niveau des questions plutôt économiques, quels sont les avantages ou les inconvénients de l'auto-édition ?
✶Julia✶
L’auto-édition, c’est ce par quoi on a vraiment commencé et c'est toujours un point de notre travail qui est très important. Mais on ne fait pas que ça, parce que clairement, tu ne peux pas payer ton loyer et manger avec l’auto-édition. Si tu fais de l'auto-édition, c'est pour le plaisir, pour la liberté que ça apporte de pratiquer ce type de médium. Et c’est aussi pour les rencontres que tu fais, parce que pour nous, c'est vraiment le socle de notre réseau. Notre réseau on l'a développé à partir de la micro-édition via les festivals auxquels on a participé. Ce sont des rencontres incroyables, des gens avec qui tu continues à travailler, des villes que tu n’aurais jamais visitées autrement. Ça a des aspects hyper positifs et moi, je trouve que l'auto-édition, c'est vraiment la liberté de création et de diffusion. Et à côté de ça, économiquement, c'est vraiment de la débrouille, parce que, selon que tu aies tes propres moyens de production et d’impression, c'est cool, mais bon, faut quand même payer les encres, les consommables, le papier. Si tu as quelques compétences et que tu arrives à tout faire toi-même, c’est encore mieux, mais en fait, c'est toujours du système D et toujours de la débrouille. Ce que tu vas arriver à vendre ensuite dans les salons ou même sur Internet, ça va servir à financer les prochaines micro-éditions.
✶Adèle✶
Comment est-ce que tu parviens à lier ta pratique politique et à avoir une rémunération décente ?
✶Julia✶
Alors, ça dépend de ce qu’on appelle avoir une rémunération décente *rires*. Là, actuellement, après 12 ans de travail en collectif avec Hugo, on peut se dire que ça va à peu près, mais il y a quand même des mois où on est au RSA, il y a quand même des mois où on rentre zéro thune. Ça reste précaire, parce qu'on fait des choix et que ces choix-là sont parfois inconfortables, donc c'est parfois difficile de maintenir un niveau de vie un peu décent. Le fait d'avoir une pratique politisée précarise forcément. C’est vraiment un choix, parfois subi, mais c'est quand même un choix conscient.
✶Adèle✶
Quel est ton statut ? Est-ce que tu es artiste/auteur·ice, est-ce que tu es intermittent·e ?
✶Julia✶
Je suis artiste/auteur·ice depuis 2014. Ça a toujours été mon statut. Ce n’est pas un statut parfait, on préférerait avoir une forme d’intermittence, parce que c'est quand même plus confortable, mais toutes les tentatives d'union des artistes/auteur·ices n’ont pas donné grand-chose jusqu'à présent.
✶Adèle✶
Et tu sais pourquoi ?
✶Julia✶
Je pense qu'on n’est pas aussi nombreux que les intermittent·e·s, déjà. Je pense qu’ils ont la force d'avoir l'habitude d’être très réactifs quand on tente de s'attaquer à leur statut. Ça fait des années qu'ils l’ont et iels veulent surtout pas lâcher, et iels ont raison. Du coup, dès qu’il y a ne serait-ce qu'une petite attaque sur leur statut, iels sont au taquet. Malheureusement, dans nos milieux, étant donné que nos pratiques et nos milieux sont très fragmentés entre les graphistes, les artistes contemporains, c’est des gens qui ne se côtoient pas forcément, et puis tous les artistes un peu entre deux comme nous, qui ne flirtent pas trop avec les institutions et essaient de conserver une forme d’éthique. Il y a tellement de différences entre toutes ces personnes-là, et le fait qu’on soit au final pas si nombreux·se, il n’y a pas vraiment un esprit de groupe ou de solidarité très fort. Les artistes contemporains ou les graphistes qui sont très bien payés et qui vivent très bien de leur pratique, il n’y en a pas beaucoup. Et ce n’est pas ces gens-là qui vont militer pour les précaires comme nous. Je pense qu’il y a un vrai problème dans nos milieux, un peu d’individualisme, il n’y a pas trop de solidarité, j’ai l’impression. À part chez les précaires et les galériens. C’est pour ça que, pour l’instant, les tentatives de syndicalisation du milieu ne marchent pas trop. C’est mon analyse *rires*.
✶Adèle✶
Tu es graphiste, mais on a constaté dans plusieurs de tes projets que tu avais le statut d’auteur·ice ou co-auteur·ice. Est-ce que tu peux nous expliquer ta pratique et ton désir d’écriture ?
✶Julia✶
Comme je le disais tout à l’heure, l’écriture a toujours été, pendant longtemps, quelque chose que je pratiquais à côté, que je ne professionnalisais pas trop, parce que ça me semblait tellement lointain le fait de pouvoir être publié·e, et le fait de pouvoir trouver quand même du plaisir à écrire. Les premiers endroits où j’ai été publié·e, c’est dans nos fanzines avec Hugo. Et c'est là que la micro-édition est vraiment un super espace de liberté, on peut se permettre des choses, on peut expérimenter. Si je n'avais pas eu cette pratique de la micro-édition, peut-être que je n'aurais pas eu de premières opportunités de montrer mes textes à d'autres personnes. Les gens avaient l'habitude de voir, dans les choses qu’on publiait, qu’il y avait souvent un de mes textes. C’est là que j'ai eu des premières petites propositions. Souvent, c'était plutôt des copaines graphistes qui me demandaient d'écrire des textes pour leurs zines, et voilà, ça c'est fait comme ça. C'est encore très timide. Je commence à avoir des petites propositions, mais c'est encore timide.
✶Adèle✶
On se demandait si tu travaillais beaucoup les grands formats ?
✶Julia✶
L’expo au FACT de Colombiers en 2020, ça a été le moment où on a commencé à expérimenter les grands formats. Et à partir de cette expo, on s’est plus autorisés à le faire. Au moment du covid, pendant le confinement, on a commencé à peindre sur de grandes laines de tissus parce qu’il fallait qu'on s’occupe. Et on avait des vieux draps des années 50-60, des grands draps un peu beiges, qui sont hyper beaux avec une super matérialité. Ça nous a beaucoup plu et on a eu envie de continuer ce travail. Maintenant, à chaque fois qu'on a des propositions d'expositions solo, on va se tourner vers les grandes peintures sur tissus. Je pense que les plus grandes qu’on ait faites, c’étaient en 2021/2022. On était en résidence à Charleroi, dans un lieu qui s'appelle le Vecteur. L’espace d’expo était assez grand et hyper haut de plafond, donc ça nous a permis de travailler de très grandes peintures sur tissus. Ce travail-là est à la fois en référence à la figure de la banderole, dans la taille et les motifs qu'on va reproduire, et puis dans la matérialité du tissu. Il y a aussi un côté hyper satisfaisant à passer au grand format. Parfois, on ne s’autorise pas trop, et le fait de faire de la récup de tissus, de pouvoir avoir des espaces qui nous invitent pour travailler, c’est aussi ça le problème : quand tu as envie de faire du grand format, il faut avoir l'espace pour le faire. Maintenant, c’est vrai qu’à chaque expo, on fait du grand format.
✶Adèle✶
Est-ce que tu aurais des points qui te viennent en tête que tu aimerais nous apporter pour nous éclairer sur la pratique ?
✶Julia✶
Si vous avez envie de plus comprendre ma pratique ou en tout cas notre pratique, il y a plusieurs auto-éditions et fanzines qu’on fait où régulièrement on scanne des couvertures de livres qu'on a lus et qui sont des références. Et je me dis que ça peut être une bonne approche pour comprendre nos références, comprendre ce sur quoi on travaille. La première fois qu'on l'a fait, on avait fait une expo à l'Endroit Editions à Rennes, et ils nous avaient proposé, en plus de l’expo, de publier un bouquin. Dedans il y a des photos, des dessins et il y a aussi pour la première fois des scans de bouquins. On a trouvé que c'était un moyen simple et efficace de partager nos références. On l'a refait pour cette même expo à Charleroi, c'est aussi une bonne manière de partager notre travail en références, ce qui nous nourrit au quotidien.
✶Margaux✶
Est-ce que le milieu artistique rennais correspond à ton activité ?
✶Julia✶
Rennes, c'est quand même une super ville quand t'es artiste et surtout quand t'es jeune artiste, car il y a énormément d'ateliers de la ville qui sont à disposition. Il y a de nombreuses villes où les artistes galèrent à trouver des ateliers, et là le fait que la mairie ait tous ces ateliers, c'est quand même confortable. On a eu de la chance en sortant de l'école d'obtenir un atelier-logement de la ville. Il y en a six à la Poterie. Et il y a aussi la scène artistique qui malgré tout est pas si cloisonnée que ça à Rennes, et quand tu débutes et que tu commences à créer ton réseau, à vouloir lancer des projets, ça permet de pas être tout seul. Au début on a pas mal été soutenus par des artistes qui étaient un poil plus âgés, on n’était pas isolés. C'est vrai que pour débuter, quand tu cherches à faire tes premiers salons, quand t'as envie de monter des petites expos et que des artistes un peu plus âgés te file un coup de main ou vont te donner une chance de participer à des expos collectives, c’est agréable. Pour moi, Rennes c'est une chouette ville quand tu débutes en tant qu’artiste. Après, le fait que le nombre d'artistes au km² est assez haut, ça peut faire peur à certaines personnes *rires*. On est partis de Rennes parce qu’on avait vraiment envie d’aller à la campagne, mais je trouve que c'est quand même une ville hyper dynamique. Enfin j'espère que ça l’est toujours.
✶Pauline✶
On se demandait si t'avais déjà refusé des projets pour des questions éthiques ?
✶Julia✶
Oui. J’ai deux exemples en tête. Le premier, c'est un salon, un festival qui devait avoir lieu dans une espèce de tiers-lieu en plein Paris. Et comme on accepte rarement les trucs du premier coup, on va toujours creuser un peu. Et on s'est rendu compte que ce tiers-lieu, sous cette vitrine d’espace un peu cool pour les artistes, qui accueillait des fois des migrants, on s'est rendu compte qu’il était financé par une multinationale dégueulasse qui se servait de ça pour soit faire de l’optimisation fiscale, soit se créer une bonne image. Donc on a refusé. Pour l’autre exemple, on avait été contactés pour un projet d'illustration par une grosse marque française et pour nous c'était pas une marque qui correspondait éthiquement à nos valeurs. Un pan de la marque vend des équipements pour les chasseurs. Ça correspond pas trop à nos valeurs. Donc on a refusé.
✶Nous✶
D'accord
On arrive à la fin de nos questions, merci beaucoup pour tes réponses et ton temps!
Son parcours:
"semé d’embûches", syndrôme imposteur un peu.
conservatoire + arts visuels, DUT carrière sociale
volonté d'être directrice séjour enfants piéadiaterie et accueil urgence ou art thérapie, question thérapeutique + politique
origine patrimoine financier peu important mais énorme capital culturel et affectif
parents artistes.
enfance porteuse de privilège contraste avec la rencontre d'enfant ayant vécu de la maltraitance
volonté participer à une culture émancipatrice
fac d'arts plastiques à Rennes
pas la volonté d'être artiste car ses parents artistes aussi mais: "Bourdieu a bien fait son travail" car reproduction sociale
Aussi constate des violences, bar de nuits, zara, travaaux alimentaires.
passée par les travail alimentaires -> découverte d'un milieu violent, capitaliste, mercantile, sexiste qui l'a marquée
découverte du club et du monde de la nuit, rapport au corps qui lui convient mieux
phénomène de transe. On fait la même chose depuis les débuts de l'humanité
retour à Rennes, prendre un atelier de la ville avec Lise
Sentiment de solitude, perte du groupe de l'école: étudiant·es enseignant·es
pas formé·es sur la "vie"
premier collectif. Questionner l'argent la ressource
la galerie n'a jamais été une option
Comment tout ça va se jouer et se retranscrire dans la performance, la danse.
Voyage à Berlin pour "travailler", découverte du monde de la nuit, fait bcp la fête, change son rapport au corps, corps et mode quasi-intemporelle : cinéma, danse,
Début de la Collective, atelier à Rennes, se retrouve un peu seule.
Questionner la notion du collectif dans les arts visuel. Entraine dans ce post-école pas simple.
Remise en question, puis décision de tout se défaire de ce qu'elle avait fait produit jusqu'à présent. Pas une artiste d'objets mais plus revenir au corps, à la danse
Pas de galerie, car elle ne veut pas faire d'art visuel un peu figés.
Un peu obsédée par les mains
Des fois on fait des erreurs et c'est ok (fleurs qui viennent de Hollande et gros non-sens avec de ce qu'elle voulait dire).
Repart dans l'idée de la danse, elle ne danse pas mais travaille avec des danseurs.
ça crie bcp à Saint-Brieuc, surtout la nuit, elle voulais travailler dessus mais belek ça se fait pas trop. Du coup elle a travailler avec les gestes de la mains/des mains qui donnent du courage puis dimension musical aussi. Musiques qui donne du courage, boisson aussi.
Tout le monde danse ensemble malgré les tensions, moment super beau.
Point de départ de toute ça production un peu. Brave
Comment on danse en temps de crise ? Quand on est fatigué ? Comment on récupère ?
Rejoue plusieurs fois "Brave", un espace du Dancefloor comme lieux de rencontre.
"elle ont hacké l'espace public"
"effet pour la bataille", costume, parure, vêtement, armure.
"c'est hyper ok d'être fatiguée aussi", alternance entre moment de la sociabilisation et repos.
Bal des ardentes, 3 fois dans l'année, est-ce que confronter à des violences, danger ?
Bal comme espace de thérapie, sortir un peu de ce milieu techno, pas d'écriture, pas de systèmisme,
Costume lié au pratique rituel, lié à un personnage, un esprit, costume avant l'écriture.
"costume carnavalesque" costume par empilement.
premier travail de perf: les mains dans la photographie du XXe, faire reproduire des gestes de main par des danseur·euses
ref à 2001 l'odysée et au premier geste humain: soit outil, soit arme. Choix de l'arme.
Qu'aurait été l'humanité si l'autre choix avait été fait?
deuxième obsession: les fleurs
expo avec plein de fleurs, utiliser le budget pour la fleuriste du village. à orsayville
mais c'était une erreur, fleurs mal sourcées, viennent de Hollande
"je ne veux pas tout faire en lin et en pelure d'oignon"
résidence à st brieuc. Que des femmes en non mixité
"St brieuc c'est juste une suite de mauvaises décisions"
à St Brieuc, ça crie, elle voulait travailler là-dessus mais ça ne se fait pas.
Du coup parler du courage. => les gestes talisman
chorégraphie des gestes du courage
organiser une fête en Roumanie, les morceaux qui donnent du courage
boisson de courage
le nom: BRAVE
cœur de sa recherche: "rituels dansés mis en place par les goupes humains en tant de crise"
pourquoi on danse?
2e questions: "comment on dans een tant de crise" "commenton dans quand on est épuisé"
"comment trouve t'on de la vitalité"
à partir du moment où on parle du corps, il y a de la politique
on continue à aller dans les théâtre?
oui mais on les contraint!
"elles hackent l'espace public"
se préparer pour la fête : autant la coquetterie que le rituel de guerre. la paillette c'est l'armure
parure/armure
parler d'"art de la rencontre" plutôt que "art participatif"
[note: ça vient d'une ref que j'ai pas saisi]
bal des ardentes
à l'aise avec l'idée de la compagnie au sens propre du terme
parler de nous plutôt que je
dans les pratiques rituelles le costume est là depuis le début
figure du clown, du bouffon qui devient de plus en plus politique, poussé vers les extrêmes
"j'en ai marre des corps parfaits", caster des gens moins normé·es
le costume peut transcender les classes
"l'opulence peut générer une fertilité dans les rencontres"
fonctionner par empilement, par calque, par strates
la question du danger que pose la fête
contrainte: il ne faut pas que les gens aient dansé avant. Pas deprogrammation après 23h, que en début de soirée, peu alcoolisé·es
on peut aller moins loin dans le corps collectif avec des corps alcoolisés
on a moins l'habitude d'expréiences de dans non alcoolisé·es
prochaines recherches: les danses du courage
quel accueil en tant quefemme dans le milieu artistique?
Elle a fait la fac, c'est déjà trè différent de l'école d'art donc déjà une sorte de discrimination
Enjeux de hiérarchie
on dit qu'il faut parfois lisser le propos. à un moment elle a décidé d'arrête de faire des concessions
changer d'écosystème de travail
ça a permit d'avoir une pratique plus précise, plus cohérente
ça fait le tri aussi dans les institutions
il ne faut jamais gommer, jamais polir la pratique en pensant que ça passera mieux
q de l'économie
on vit de notre travail mais de manière très différente
Amandine est chargé de médiation à la criée et dj la nuit
un peu dj dans l'art contemporaine
Estelle est artiste autrice avec double casquette photo vidéo musicienne
elle en vit
Johanna est intermittente du spectacle depuis 3/4 ans, gros game changer dans l'économie
soupape aussi de travailler pour d'autres compagnies pour faire des cachets
équilibre qui s'est créé
vertuosité du réseau. Acter dans quel réseau on veut travailler et ça porte ses fruits.
dernier boulot alimentaire à mes 30 ans
"je ne connais plus beaucoup d'artistes qui n'ont pas de double casquette"
"soyez plusieurs!"
Johanna est militante, Mcclane sont activistes d'après elle
Elle veut encore croire aux institutions.
projet de fanfare
gros débat, fonds de la fondation Hermes.
Johanna est dans l'idée: "on prend l'argent"
Elle organise un atelier de couture à l'hôtel Pasteur en vue de la manif du samedi 8 mars
+ ateliers de chants avec la chorale féministe de Rennes
*Marjolaine*
Merci beaucoup d'être là, Johanna, vraiment, c'est un plaisir de t'accueillir et que tu aies accepté cette invitation. Est-ce que tu veux qu'on te redise qui sont les deux figures sur lesquelles on s'appuie pour mener ces entretiens?
*Johanna Rocard*
Oui, il y en a une que je connaissais un peu mieux que l’autre. Après j'ai fait mes devoirs, je ne voulais pas avoir l'air de dire : non, je ne vois pas qui c’est. D’ailleurs, je voulais m’excuser, l'une d'entre vous m'a envoyé un mail, je suis désolée je n’ai pas répondu mais j'ai bien pris note, merci beaucoup, ça m'a permis aussi de savoir comment articuler un peu les choses.
*Nous*
Aucun souci. Donc, tu vois qui sont ces deux figures de l’histoire de la photographie. Nous, on a commencé l'année dernière à travailler sur ces deux personnages à partir notamment d'une archive photographique qui appartient à George Dupin. Pour cette deuxième année, on a vraiment voulu faire des liens entre le contemporain et l'historique, notamment, avec des femmes artistes, graphistes, chorégraphes, militantes, engagées dans leur travail pour justement essayer d'apporter un nouveau prisme contemporain à la lecture de ces deux photographes, d'où notre invitation. Nous interviewons aussi Julia Crinon, qui est graphiste, et Latifa Laâbissi, que tu connais toutes les deux.
*Johanna*
Oui, c’est vite réduit, le réseau des artistes militantes, femmes, rennaises !
*Nous*
Mais en même temps c’est une chance inouïe de vous avoir dans notre périmètre, donc trois belles invitations. Les étudiantes ont préparé des questions. Est-ce que tu veux commencer toi à présenter de manière un peu globale ton travail ? Ou est-ce que tu veux qu'on rentre dans le vif avec les questions, qu'est-ce que tu préfères ? Est-ce que tu as préparé quelque chose ou pas ? Est-ce que tu veux revenir sur toi, ton parcours peut-être ?
*Johanna*
Peut-être je peux commencer sur le parcours, que j'ai longtemps trouvé semé d'embûches, créant aussi des syndromes de l'imposteur, dans le sens où moi j'ai à la base fait un DUT carrières sociales. Donc je voulais vraiment plutôt me destiner au travail social, mais dès le lycée, j'ai fait un lycée en danse avec un dispositif conservatoire et en même temps en arts visuels. Et puis assez vite, ça c'est encore un autre parallèle, je vais travailler en tant qu'animatrice puis directrice de séjours pour les enfants, et par la suite, je vais me retrouver — parce que la vie fait les choses comme ça — directrice d'un séjour plutôt dédié aux enfants en pédopsychiatrie, en accueil d'urgence. Au début, si je fais un DUT carrières sociales, c'est vraiment plutôt pour être dans le champ social, avec un pont sur la pratique artistique, ici plutôt intercesseuse sur la question thérapeutique, la question politique. Moi, j'ai eu la chance, et je trouve que c'est assez important de dire d'où on vient. Moi je viens d'un patrimoine financier peu important, mes parents ont toujours été en galèrede thune, ils sont artistes l'un et l’autre. Par contre j'ai toujours eu un énorme capital culturel, un énorme capital affectif, on l'évoque peu, mais c'est aussi important.
Donc j'ai eu la chance de grandir, dans un univers assez précaire financièrement, mais très accompagné sur la question culturelle, sur la question de l'émancipation, sur la question du corps. J’ai toujours fait un peu ce que je voulais, mes parents se sont toujours débrouillés pour qu'on puisse avoir accès à des activités comme de la danse, arts visuels, etc.
D'un côté il y a ça, de l'autre il y a la découverte de tout ce qui va être le pôle enfance et maltraitance, et d'un coup de comprendre — parce que des fois, voilà, on a des moments dans la vie où on comprend bien ses privilèges, on se les prend bien en pleine face — que, en fait, l'enfance que j'avais eue, elle n'était pas du tout normale. Ou en tout cas elle était porteuse de privilèges, et d'un coup je voyais ce que c'était des enfances qui avaient été marquées par de très grandes violences, par de la maltraitance. Je me suis dis que j’avais envie de travailler à ce que tout le monde puisse avoir accès à un moment, quel que soit son parcours, quel que soit son écosystème, à une culture émancipatrice.
Et donc je fais ce DUT carrières sociales plutôt dans l'optique d'être soit travailleuse sociale, avec un pendant culturel, soit directrice de structure sociale ou d'art-thérapie, et puis un de mes profs me dit pour compléter un peu cette formation, ce serait bien quand même que tu repasses par la fac d'arts plastiques ou par une fac d'histoire de l'art pour avoir un background un peu théorique pour pouvoir porter ce projet-là. Je me dis ok, très bien, et je vais faire, en bonne élève que j'étais à l'époque, je fais un double cursus arts plastiques et histoire de l'art.
Je n’ai pas tout aimé à la fac, mais j'ai adoré la recherche, et, ça va me faire passer ce cap de dire en fait, j'ai envie de pratiquer, là où j'avais toujours acté que je ne voulais pas être artiste comme mes parents — aussi parce que j'avais vu les difficultés, la précarité, et que j'avais vraiment zéro fantasme sur ce métier — et me dire "il est hors de question que je me tape ce truc" mais voilà, les choses sont plus compliquées, Bourdieu a bien fait son travail, le déterminisme social et compagnie.
Donc je me retrouve à faire un master de recherche en arts plastiques en continuant la formation en danse, en croisant le parcours de Latifa Laâbissi, en croisant aussi le parcours d'un danseur, Michel Raji. Tout s’entrelace un peu, je continue à faire la médiation. Je travaille dans es restaurants, je suis hôtesse dans des bars de nuit, ce qu'on a tous·tes fait quand on n’a pas de patrimoine financier pour financer ses études. Et je pense que ça aussi ça va être un apprentissage. C’est-à-dire l'empilement de ces fonctions, de ces mondes, de comprendre et de subir des violences.
Par exemple, de travailler dans un bar de nuit en tant qu’hôtesse, travailler chez Zara. Je pense que là j'ai aussi pris de plein fouet les violences capitalistes opérées sur les corps minorisés.d Il s’avère que moi je suis une femme blanche cisgenre, mais j'ai vu voilà mes petits camarades minorisés aussi trinquer dans ces systèmes-là, et donc ça, je pense que ça va jouer dans ma manière d'envisager mon travail par la suite.
Comment un bar de nuit, comment bosser chez Zara et me faire maltraiter au même titre que mes collègues va me faire école presque plus, finalement, que la fac d’arts plastiques sur la question du corps, sur la question performative.
Moi j'arrive en plus à une époque où les pratiques performatives sont peu ou pas enseignées, donc je crois qu'on est aussi nombreuses à se retrouver dans ces sections-là parce qu'on ne se retrouve pas forcément dans des sections plus traditionnelles. Je crois qu'on ne s'y retrouve pas aussi parce que les enseignants qui portent ces cours-là sont opérateurs de violence. Voilà, à l'époque on en rigolait presque tellement c'était une fatalité, aujourd'hui les choses ont changer et heureusement. Il y a des enseignants à la fac d’arts plastiques dont on n’aurait pas dû rire, on a subi, on a tous·tes serré les dents. Donc ça, ça va jouer aussi, comment on va se retrouver dans la performance, sur les questions du corps, sur les questions politiques, dans des espèces de petites marges, à une époque où on dit toujours "oui bah c'est très féminin ce que vous faites" Bon, bref, je vous apprends rien.
Donc moi je pense que je me retrouve à la marge un peu à développer cette pratique, continuer la danse, et puis cette formation en arts visuels, un master où, pour le passer, faut avoir un sujet, donc je travaille sur les habits de seconde main et sur la question du retour des émotions à partir des années 80 à peu près. Donc comment revient l'émotion par l'habit, par l'absence du corps, au final presque, être capable d'être dans l'émotion suite au traumatisme de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah. Ça, c'est une des théories, on est allé vers les avant-gardes américaines qui sont très détachées du corps, parce que c'était impossible, c'était plus possible d’aller vers le corps. Et donc voilà, je m'engage là-dedans, je fais des pieds et des mains pour passer mon Master à deux, ce qui était vraiment une tannée à l'époque, je ne sais pas où ça en est encore aujourd'hui de passer un diplôme à plusieurs, mais c'est quand même — en tout cas à la fac — c'était vraiment un challenge de passer un diplôme en arts plastiques, en performance et en danse.
*Nous*
Tu étais où à la fac ?
*Johanna*
À Rennes. Toujours avec pas mal de cours de danse, avec pendant longtemps l'envie de faire de la danse ma pratique, et puis je vais avoir un problème de santé donc ça va arrêter la. Je vais arrêter de pratiquer ça j'y reviendrai. C’est aussi intéressant je pense sur la question thérapeutique, c’est-à-dire comment on a des motifs qui reviennent comme ça d'un coup, comment ils sont laissés en latence et puis pour des raisons X ou Y, ils rejaillissent. Et donc je vais quitter la fac avec une grosse galère de thunes comme souvent parce qu'on a fait des emprunts, moi j'avais fait un emprunt pour être à l'université et là j'avais vraiment plus d'argent donc je me retrouvais à aller travailler chez Zara et avec toutes les joyeusetés qui vont de paires des maltraitances, des commentaires sexistes, la découverte d'univers ultra capitaliste. On pourrait penser comme ça que Zara c'est un peu sexy parce que c'est de la sappe, en fait c'est vraiment très violent ce qui s'y passe et je pense que je prends ça aussi en pleine face, c'est à dire la violence, un système capitaliste mercantile et je passe les détails, mais ça va me marquer en tout cas dans mon travail.
Et puis à partir de là, j'ai refait un peu de thune et je pars à Berlin pour travailler.
Je pense qu’on était sincèrement convaincu·es qu'on allait travailler, c'était peu l'eldorado de la performance et au final on n’a pas travaillé mais il y a eu un vrai bénéfice à être allé là-bas, moi je découvre aussi le club à ce moment-là, le monde de la nuit à Berlin, cette ville qui est beaucoup plus secure, qui a un rapport au corps qui moi me convient beaucoup mieux. Un rapport aux vêtements qui est beaucoup plus ludique parce que justement c'est plus safe aussi. Et puis on expérimente, on fait la fête, énormément, et je crois que là d'un coup il y a quelque chose qui se passe et je me rappelle une image de la première fois que ou je rentre dans le Berghain je suis hyper impressionnée, c'est un temple, c'est quand même le plus gros système son d'Europe, il y a cette espèce de beat qui commence, vraiment ça prend t’as presque envie de vomir, c'est fort. D’un coup je rentre dans cette première salle qui est sublime on dirait presque une cathédrale et c'est volontaire, ils ont joué de cette esthétique on est dans l'esthétique du temple et d'un coup je vois cette image, le corps qui bouge sur ces musiques très binaires en fait, des musiques de trance, une structure qui est la même quasiment depuis le début et je me dis "vraiment c'est fou je crois qu'on fait la même chose depuis le début de l’humanité ». Avec par contre, bien sûr, des écosystèmes, des décors, des vêtements qui changent, c'est ça presque qui à ce moment-là m'interroge, c'est-à-dire que les corps ils sont soit presque nus et recouverts de sueur, soit avec des harnais. Et en fait on est dans un endroit de corps et de mode qui est presque intemporel. Avec des corps qui sont très sculptés, des gens qui s'autorisent des fantaisies. Il y avait une nana elle avait un drapé noir, une voiline transparente, elle était presque nue en dessous, un peu à la dune. Il y a quelque chose dans cette scène vraiment de mindblowing, ça me fait de l’effet. Il y a quelque chose du cinéma, il y a quelque chose de la danse, il y a quelque chose de la survivance, d'un truc qui boucle inlassablement. Et puis, je vais le laisser dans un coin un peu. Parce que je rentre de Berlin et la réalité me reprend à nouveau. Je ne dois plus avoir beaucoup d'argent et là je prends un atelier de la ville de Rennes avec Lise. Et là c'est le début de la Collective, c'est-à-dire c'est le début de, « je décide de m'engager dans un travail plastique, professionnel ». Et là on se rend compte qu'on est à peu près tous·tes au même moment au même niveau, c’est-à-dire qu'on est hyper seul·es. On est sorti·es de l’école, toust·es depuis peut-être un an, on est allé·es se balader quelque part et puis là on ne sait plus comment faire, il n’y a plus le groupe du collectif amical ou de paires des élèves, il y a plus les enseignant·es, c'est pas qu'iels étaient tous·tes forcément particulièrement pertinent·es mais en tout cas iels étaient là, et d'un coup on se retrouve à ne pas savoir. On ne sait pas comment faire une facture, on se raconte des trucs sur la thune on se dire, « avec ça tu peux faire ça, non, non avec ça on peut pas faire ça ». Il y a les premier·e·s d'entre nous qui se retrouvent en galère parce qu'on fait n'importe quoi et normal on n’était pas formé·es en fait. Donc on monte ce collectif, on fait je crois une première expo pas incroyable. Et on comprend qu'en fait notre sujet c'est pas de faire de l'art ensemble c'est de questionner la question du collectif au sein des arts visuels, et de questionner la question de l'argent, la question, de la formation, de la ressource et ça, ça va vraiment là où je disais que le monde de la nuit, le monde du travail de merde m'a fait une école, la Collective en est une autre. Ça a duré au moins 10 ans, et ça continue, c'est 10 ans d'apprentissage incroyable, c'est 10 ans d'amitié, 10 ans de mutualisation des ressources, 10 ans de fatigue aussi.
Et ça, ça va permettre je pense aussi d'asseoir une pratique artistique professionnelle avec une économie qui n’était pas incroyable mais parce qu'on s'interroge sur les questions de système de mutualisation économique, parce que on s'entraide, parce qu'on sous-loue ensemble les ateliers, parce qu’on génère du réseau, on se file les plans de résidence qui sont bien, on se dit "celle-là faut pas y aller l'accueil il est pas cool" et je pense que comme ça on arrive à se tuteller un peu et avancer dans ce post-école qui est quand même pas rien.
De fil en aiguille, je suis rattrapée un peu par les injonctions de la formation en art, c'est-à-dire d'un coup il faut faire, je n'ai plus de studio, j'ai plus d'endroit où faire de la performance, mais j'ai un atelier, j'ai déjà de la chance. Donc je me retrouve à faire de l'objet, je fais de la broderie beaucoup, je brode des images de guerre. Puis je vais assez vite comprendre au bout de quelques années que ça ne me va pas du tout en fait de travailler comme ça, je m'ennuie à l'atelier, je regarde mon téléphone j'attends qu'il soit 18h pour aller boire des coups, je me dis que je suis une mauvaise artiste. Je me rends compte que je me suis juste trompée de format et de médium, et il va y avoir une bascule. C’est que je vais décider de me défaire de tout ce que j'ai fait jusque là, il y avait des pièces en textile, j'ai beaucoup travaillé avec les cailloux aussi à un moment. Puis je voyais dans mon petit atelier que j'avais des choses qui s’entassaient, je me dis mais en fait qu'est-ce qui va se passer ? Je me suis retrouvé avec un faux caillou en Styrodur recouvert de paillettes, le truc s'abime, on veut pas le jeter, mais en fait il va jamais ressortir, donc là d'un coup il y avait une espèce de truc pas logique de ce que je voyais de l'art aussi. Il faut stocker des pièces qui ne sont jamais vendues et je n’étais pas dans cette dynamique-là.
*Nous*
Tu n’avais pas l'ambition justement de trouver une galerie ?
*Johanna*
Non.
*Nous*
Tu faisais pour faire en fait?
*Johanna*
C’est pas du tout que j'étais dans une espèce de pureté de l'art, je crois que la question de la galerie n'a jamais été une option, d'abord par intuition, puis politiquement en fait je voulais pas aller dans ce système-là. J'ai eu des amis qui ont commencé à avoir des galeries. Et puis j’ai compris pourquoi ça m'intéresse pas. Je pense qu'au début je le resentais de manière un peu intuitive mais c’était surtout que je ne veux pas faire d'objet. Ce qui m'intéresse, c'est le corps, c’est revenir à la danse. Et avec Isabelle Henrion, qui est commissaire d’exposition, qui a beaucoup accompagné mon parcours dès le début on décide de faire un travail ensemble sur le fait de jeter tout ce que j'avais fait. De tout bazarder. Il y a des trucs qu'on a remis dans la rue, d’autre qu'on a brûlé et on a ensuite organisé une exposition qui s'appelait des vaisseaux battus par la tempête, où on a demandé à plein d'amis à nous s'ils avaient justement des œuvres comme ça qui traînaient dont ils arrivaient pas à s'en débarrasser. Comment ils géraient tous ces objets, les ratés, ceux qu'on aime plus. C’était super, on a eu plein de discussions sur le rapport entretenu des artistes à ces objets là et on a fait une exposition en collaboration avec la Belle Déchette. C'était une expo où toutes les pièces qu'on exposait avaient été détruire et était revenu au maximum au matériau du début. Donc c'était des tissus nettoyés, des feuilles gommées, il y avait des trucs assez beau. Il y avait un grand dessin gommé avec juste les épluchures de gomme dans des sachets en plastique. Et on a fait un évènement où la Belle Déchette vendait des trucs pas du tout que des œuvres et nous on a inséré tous ces matériaux là. Donc, le catalogue était vide, c'était que des listes de matériaux et en cherchant dans la Belle Déchette il y avait la possibilité de retrouver soit des fantômes, voir de recomposer des œuvres. Je pense qu'il y en a qui ont servi à faire des étagères, à réparer les portes, à ce que les gamins dessinent dessus et c'était questionner en fait aussi ces mouvements. Moi je crois que c'est ça qui me troublait dans les arts visuels un peu plus traditionnel c'est que les choses sont un peu figées. A partir de ce moment-là, où j'ai tout vidé j'ai commencé à travailler avec des danseurs·euses et ça, ça m'a fait trop du bien, c’était la bonne décision. Je pense que c’est la meilleure décision que j'ai pris de ma vie.
*Marjolaine*
Et ça, ça fait combien de temps ?
*Johanna*
Je me suis demandé parce que j'ai ressorti récemment un portfolio. Je ressors un peu moins des portfolios parce que maintenant je travaille quand même plus dans le spectacle vivant. Il doit rester sûrement quelques traces sur internet parce qu'internet ça a la peau dure, mais c'était en 2017.
*Marjolaine*
D’accord.
*Johanna*
Et donc, il ne reste rien de ce que j'ai fait avant.
La première pièce que j'ai faite après ça s'appelle Signe. C’était super pour moi de me replonger dans le travail de Tina Modotti, parce que je suis obsédée par les mains, par les photographies de mains et par les mains qui font des choses. Et ça va être vraiment le début de mon travail en chorégraphie : que des histoires de mains. Signe, c'est le 20e siècle en photographie refait par des danseurs·euses. Mais que les images de mains, donc ce sont toutes les positions de mains du XXe siècle c’est assez beau. Les danseurs·euses avaient des consignes, je travaillais avec des danseurs·euses qui n’avaient jamais fait la pièce. Il y avait une danseuse de danse classique, après j'ai travaillé avec un mec du hip-hop, des arts martiaux. C’était très intéressant de voir les qualités d'un corps. Une main d’une danseuse classique n’est pas du tout la même qu’une main d’un mec qui fait du Kung-fu. Je vais donc recommencer à travailler la danse, moi je vais très peu danser à partir de là, mais je vais vraiment être dans un plaisir et un éblouissement toujours renouvelé de travailler avec des danseurs·euses.
Quand je commence à faire de la performance et de la chorégraphie, je fais des trucs qui suivent la tendance à ce moment-là, c’est t-shirt blanc, t-shirt noir, jean et on va voir que les choses vont un peu bouger au fur et à mesure dans mon travail.
Donc là *montre une autre slide de son portfolio* on est encore sur un travail très minimal. C’est marrant de tomber là-dessus, je crois que c’est cette référence de 2001 : L’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick est vraiment un point de départ aussi. Elle pose un peu la même question pour moi que cette image dans le Berghain. Quand dans 2001 : L’Odyssée de l’espace commence, il fait une hypothèse. Il y a deux gestes qu'on aurait pu faire au début de l’humanité : celui de se servir de la main et de l’objet comme un outil ou celui de frapper l’autre. Et le film commence, on fait déjà le mauvais choix, on fout sur la gueule de l’autre singe. Une des hypothèses sur les 200 000 hypothèses de 2001 : L’Odyssée de l’espace est que peut-être si on avait fait un autre premier geste, il y aurait eu une autre histoire de l’humanité.
Et je pense que ça, ça va très vite être une question dans mon travail : qu'est-ce qu’on décide en termes de corps ? Est-ce qu’on peut réécrire ce premier geste ? Est-ce qu’on peut venir le soigner, ce geste d’erreur ? Est-ce qu’on peut venir se reprogrammer et réinventer ce geste ? Qui nous a emmenés là où on est, qui est quand même une catastrophe. Moi je suis atterrée par la catastrophe corporelle qu'on vit. À quel moment on a écrit cette histoire. Premièrement la narration est très faible et en plus les conséquences sont dramatiques. Donc se dire comment on peut tenter de se reprogrammer, faire d'autres essais de corps, et donc Signe, c’est vraiment une pièce qui est liée à ça puisque c'est le monolithe de 2001 : L’Odyssée de l’espace mais en version un peu Gifi.
*montre un autre slide* J’ai eu une grosse période fleur, grosse, grosse période fleur. J’adorais, je trouvais ça hyper beau, je pense que ça aussi, ce sont des marqueurs dans un parcours. Pour cette exposition à la crypte d'Orsay, j'avais un assez bon budget et j'ai vraiment pu avoir énormément de fleurs. C’était magnifique, on avait travaillé avec soixante gamins, dont des gamins qui étaient en classe opéra, qui chantaient un opéra pendant une procession avec des fleurs partout, avec des couronnes de fleurs, et ils venaient fleurir une exposition qui était faite pour recevoir ça. Donc sur le papier, super, les gamins étaient trop cool, on avait fait des objets qui étaient des espèces d'objets de procession, des vases pour porter toutes ces fleurs. Je m'étais quand même inquiété, j'avais eu un dilemme de me dire soit je travaille avec quelqu'un qui a des fleurs un peu mieux sourcées mais un peu plus loin, aux abords de Paris, soit je travaille avec la fleuriste du village. Et en fait, je me disais ce qui est cool aussi, c'est de faire tourner les économies locales, j’ai donc choisi les fleurs moins bien sourcées, je voulais transmettre ces thunes que moi j'avais du centre d'art à cette fleuriste. Donc j’ai acheté plein de fleurs, elle me livre et j’étais vraiment dans un truc à la fois d'excitation et presque de dégoût à me dire que c’était trop. Puis je me retrouve à aller compléter quand même des trucs. Il y a une forêt et je me dis mais pourquoi je ne suis pas allée chercher les fleurs en forêt. Il y avait un espèce de non-sens écologique d'un coup dans ce geste que j'avais fait. On peut faire des erreurs, on peut se tordre, c’est pas grave. Parce que moi j'ai pas envie de faire tout en lin et en pelure d'oignon, ça, ça m’emmerde. J’avais envie de travailler avec ces couleurs là et ces fleurs, mais quand même je crois qu’avec cette pièce, c'est la question écologique que je me prends un peu plein fouet. Parce que d'un coup, j’arrivais à un endroit dans mon parcours où j'avais les moyens de prendre un peu tous les matériaux que je voulais. Et au final, je me dis qu’il allait falloir réfléchir un peu plus que ça que c’est pas qu’une histoire de moyens. C’est aussi une histoire de comment on fait ? Qu’est-ce qu'on manipule ? Et d'un coup, vraiment, ces fleurs partout à en gerber qui viennent sûrement de Hollande, par rapport à ce que je racontais, j'étais là, ça n’a pas de sens en fait, c’est une erreur et voilà, ça arrive, c’est bien de les raconter aussi, les erreurs. Mais l’endroit était magnifique, si vous avez l’occasion d’aller faire une résidence un jour là-bas, c’est la meilleure résidence de France, je pense, la crypte d’Orsay, à Orsay-ville, c’est le meilleur dispositif d’accueil qui m'ait été donné de voir dans l’art.
Bref voilà les fleurs, les fleurs. *montre un autre slide*
Et ça *montre un autre slide*, ça c'est marrant parce que c'est là aussi où il va y avoir un switch dans la pratique. C'est encore une histoire de main, c'est toujours Isabelle Henrion qui m'invite, on est sur une résidence de l’Institut français, année France-Roumanie, à la villa Rohannec'h, à Saint-Brieuc et une fondation en Roumanie à Cetate et c'est une grosse résidence, c’est un mois et demi. Un mois et demi, que des femmes, que des artistes femmes. Alors ça c'est assez intéressant aussi, je trouve, par rapport au sujet traversé, c’était plein de bonnes intentions, je pense que de vouloir faire une résidence en non-mixité, mais il y a plein de choses qui n’ont pas été pensées et ça a été un véritable carnage. Une catastrophe, émotionnelle, politique, économique, voilà, pour plein de raisons. Je rentrerai pas dans les détails, mais c’est plus complexe que ça, que juste mettre des personnes issues du même sexe, du même genre pour que ça se passe bien, c’est pas toujours comme ça que ça marche.
Mais par contre, parce que cette résidence ne se passe pas très bien, parce que je ne sais pas si vous êtes déjà allé à Saint-Brieuc, c’est quand même un délire, Saint-Brieuc. La directrice du musée d’art et d’histoire de Saint-Brieuc, elle m’a dit : « Saint-Brieuc, c’est juste une suite de mauvaises décisions ». Et donc, au début je me dis, tiens, j'ai hyper envie, on vivait dans le centre de Saint-Brieuc et toutes les nuits il y avait des cris et je me disais, j'ai hyper envie de travailler là-dessus. Ça crie pour plein de raisons, ça crie parce qu'il y a des gens bourrés, ça crie parce qu'il y a un hôpital psychiatrique assez important avec de l’accueil le jour, entre autres, ça crie parce que les gens crient quand il y a des endroits de misère sociale. Et donc, je me dis, tiens, j'ai envie de travailler là-dessus, j'ai envie de travailler sur les cris la nuit, je trouve ça hyper beau. Et en même temps, je me dis quelle violence d’arriver en tant qu'artiste, moi j'habite pas là, et de dire regardez votre bled, comment il est tellement triste que tout le monde hurle la nuit. D’un coup, je me dis mais je peux pas faire ça, c’est ultra agressif de prendre ce que moi je trouvais beau, ce que j'avais le luxe de trouver beau, parce que je vivais pas ici et de dire « oh, je vais travailler là-dessus et ce sera génial ». Non, je me suis dit c'était une très mauvaise idée. Et donc, j'ai vraiment trouvé un moyen de rendre hommage à ça et ce travail-là en particulier sur la souffrance des corps. Je me suis dit, bon, mais là il faut des gestes, il faut vraiment des gestes, ça c’est le projet de gestes de courage. Il faut vraiment de la danse de courage et comment le corps fait une résistance sans parler forcément. Et il y a ce courage de résister dans cette danse de la souffrance. Donc c'est vraiment une sorte de chorégraphie de la survie dans la douleur.
Là j'ai demandé à plein de gens de la ville de Saint-Brieuc, j'ai collecté des gestes de courage qui étaient fait plutôt avec les mains c'est-à-dire tout ce qu'on va appeler les gestes talissements, croiser les doigts. On se rend compte, qu’on fait plein de choses avec les mains, pour se donner du courage, toutes les pratiques, imposition des mains sur le plexus dans le cou, tous les gestes symboliques. Faire un fuck, faire les cornes du diable, voilà, tous les gestes sonores, claquer dans les mains, et j'ai récolté les récits de gens, les gestes. J’ai récolté des très beau gestes sur le visage, la manière dont les gens s'englobe le visage quand ils ont peur, quand ils sont inquiet.
Et j'avais produit une petite chorégraphie fait de plein de gestes de courage qui ressemblait au final, à une petite chorégraphie de cours d'école. À la fin, je la transmettais comme un kit de survie de geste de courage.
Je pense que c'est sûrement la première pièce chorégraphique que j’ai fais réellement. C'est ce petit objet qui est cet enfilage de geste de courage qu'on se transmet. C'était aussi beaucoup sur la question des transmissions sous le manteau. J’avais pas mal étudié Claude Cahun qui avait distribué en clandestin des messages, qu'elle glissait dans les poches, donc on avait aussi glissé toutes les descriptions de ces gestes. On les glissait dans pleins endroit, dans les bibliothèques. C'était une espèce de dispersion souterraine, très discrète de ces tout petit geste de courage. Je rencontre dans ce cadre-là, un garçon qui me dit qu’il ne fait pas vraiment de geste, qu’il écoute de la musique. Et d'un coup, il vient solutionner la suite de la résidence parce qu'il fallait que j'aille en Roumanie où je parlais pas roumain je sais pas du tout qui allait parler anglais ou pas, mais moi j'ai une pratique verbeuse pour l'instant de collecte de témoignage donc comment est ce que j’allais faire ? Et d'un coup bien sûr la musique, bien sûr la danse ! Il y a une tension aussi en termes d'énergie parce que la résidence ne se passe pas bien, donc en fait c'est ça on va organiser une fête. Avec cette idée très simple, souvent les idées simple on la peau dur. Donnez-nous le morceau qui vous donne du courage et à partir là c'est le premier dancefloor. On va l’appeler BRAVE, ça se passe en Roumanie à Cetate, il faut imaginer, il y a je pense 600 habitants autant à peu près de personnes Roms qui vivent à la marge, c'est au bord d'une route, il y a rien, on est au bord du Danube et on vit dans les vestiges du traumatisme de Ceaușescu qui est vraiment très présent. Il y a un truc d'énergie qui est quand même ultra intense pendant cette résidence et dans les récits qu'on nous fait de ce traumatisme, de cette tragédie.
On arrive dans cet endroit là par un concours de circonstances il y a cette envie, qui se passe avant que j'arrive, ou je dis à Isabelle « bon vas-y je règle le problème, on organisera une fête ». C’est pas grave peut-être qu’on sera trois mais l'idée c'est ça. Le protocole, c'est des morceaux qui donnent du courage, un mix avec ça et des boissons, une boisson que j'ai travaillé avec des femmes là-bas, une boisson à base de sureau. Une boisson de courage, qui est un protocole qu'on va garder pendant longtemps. Il se trouve que dans ce bled, au bord de l'autoroute il y a une boîte de nuit abandonnée à ciel ouvert et il y a cette boule à facette. On va trouvé assez rapidement la personne à qui ça appartient. Il se trouve que c'est le frère de la directrice de l'école qui adore qu'on soit là et il nous fait rouvrir cet endroit pour une nuit. Et là, il y a tout ce qui va se passer par la suite qui se joue à cet endroit, c'est-à-dire qu’on bosse pas mal avec des ados sur le projet, ils adorent, ils sont contents et on écoute plein de musique, ils collectent de la musique auprès de leurs famille de leurs grands-parents de leurs copaines.
Et on prépare cette fête, tout le monde vient. Pas pour nous faire plaisir c'est parce que cet endroit il symbolise quelque chose, le fait qu'il soit ouvert. On voit le mec qui a réparé nos vélos, les gens qui faisaient le jardinage et le ménage dans l'endroit où on était qui s'était fait trop beau, les gamins Roms qui viennent aussi. Et ça c'est intéressant aussi c'est-à-dire sur un territoire où les gens ne se croisent pas, les Roumains et les Roms, c'est vraiment très complexe, et d'un coup c'est d'abord les enfants. Puis, j'ai cette photo qui est de très mauvaise qualité mais elle est intéressante parce qu’elle traduit un moment où c'est les ados Roms qui arrivent. Au début c'est les petits, les enfants ça passe toujours entre les mailles du filet, mais là d'un coup c'est les ados Roms garçons et tous les Roumains sont un peu en train de se dire qu’ils vont foutre le bordel. Il y a un racisme anti-roms très fort et en fait ils arrivent et ils se mettent à danser, ils demandent s'ils peuvent passer un morceau parce que c’est un morceau qu'on n’avait pas collecté, on le met et là ils dansent sur un morceau incroyable, c'est un de mes grands regrets, je l'ai pas récupéré. C’est une espèce de techno roms vocodé. Et là ils font une espèce de danse avec beaucoup de mimes, beaucoup dans le plexus, dans la frime, c'est hyper beau et tout le monde regarde. Et puis je dis aux ados que maintenant on va faire un morceau sur deux et on enchaîne eux et une ronde traditionnelle. Et tout se passe incroyablement bien et d'un coup, se joue sur ce dancefloor, ce territoire, dans toute sa complexité avec ses corps issues de ces minorités très à la marge. Avec un corps qui traduit en plus, cette violence et d'un coup je me dis « ok c'est ça que j'ai envie de faire ». Ça va vraiment être le début de tout ce qui se passe par la suite de 2019 jusqu'à aujourd'hui.
D'un coup on va se poser cette question de pourquoi on danse ? Le mot danse vient quand même du fait de s’étirer. C'est pourquoi on se prépare, pourquoi on a des corps, on se prépare à des mobilités, à des vivacités, à des vitalités. Pourquoi les pouvoirs en place cherchent à réduire, empêcher, faire le procès, de ces vitalités et de ces mobilités. Voilà cette articulation en fait, elle va nous fait tenir pendant les trente prochaines années de recherche.
Et la deuxième question je pense c’est qui nous habite ? C’est comment on danse en temps de crise ? Avec peut-être deux axes principaux. Le premier c'est comment on danse quand on est épuisé ? Et ça c'est un constat, enfin moi, je suis hyper inquiète de l'épuisement des corps. Quelles que soient les classes sociales il y a un épuisement réel et d'une violence extrême pour les classes paupérisées, pour le prolétariat et plus on monte dans la hiérarchie politique et économique bien sûr moins les corps sont fatigués. Moi j'ai vu ma grand-mère d'un côté qui a n’a pas galéré niveau thune qui est encore en vie et l'autre qui a combiné des petits boulots qui est morte vingt ans avant.
Et cette question, comment on danse quand on est fatigué ? Comment on récupère de la vitalité, comment on se ressource ? Et là c'est le lien je pense aussi avec la collective c'est-à-dire comment le corps collectif vient rendre possible ces relais de ressources. De pouvoir se dire c'est pas grave s'il y en a qui sont épuisés à des moments. Qui peut prendre le relais ? Et puis ce bâton de vitalité comment on se le passe à des moments. Moi je prône pas l'ultra vitalité à tout prix, je crois que quand on est épuisé·e·s et fatigué·e·s le seul truc qu’il faut faire c'est de ne pas danser, c'est de se reposer.
Mais en tout cas, il y a une question. Comment on danse avec ses épuisements ? Et ça c'est un sujet pour nous qui sommes blanches, moi je suis cisgenre, j'ai des papiers et je suis française. À chaque fois qu’on rejoue BRAVE par exemple, on se repose à la question de comment on aborde cette question du courage, par quel prisme ? Il y a eu des fois on se disait quel sens ça a de jouer ces sujets-là dans un théâtre par exemple et on a eu des hyper longs débats. Certaines d'entre nous dans la compagnie disait on ne va plus dans les théâtres, on va dehors, on fait que du dehors on fait que de l'espace public et moi j'ai plutôt milité pour dire, non en fait, on tient les théâtres et on les contraint, on les contraint à être des ressourceries, on les contraint à s'engager, on les contraint à donner leur avis. On le voit malheureusement, on tient avec eux, parce que c'est aussi des espaces qui sont en difficulté, qui sont en danger. On commence pas à se dire qu’il faut faire le tri des endroits où faut aller ou pas. Oui c'est des endroits où il y a plus de bourgeoisie c'est sûr, oui c'est des endroits où il y a plus de personnes privilégiées mais c'est aussi des ressourceries pour les gens qui après peuvent aller redistribuer de la vitalité enfin donc voilà ça c'est le deuxième sujet. C'est comment on danse et avec quelle valeur. Avec quel principe, avec quelle connaissance de nos privilèges ou de nos absences de privilèges, parce qu’il y a plein d'endroits ou moi je n'ai pas de privilège, voilà je suis une femme, j'ai fait les frais très violemment de ce que c'est d'être une femme dans un milieu artistique. Donc comment on fait avec ça, comment on fait avec ces sujets, après on peut, je vous invite presque à aller voir les réseaux, ça raconte très bien aussi ce que je fais pour pas non plus que je parle trop longtemps. Donc on va continuer ces histoires de dancefloor, de musique de courage, jusqu'à là on rejoue au théâtre de l'air libre en septembre. On est allé sur plein de territoires, on l'a fait pour le 8 mars, on l'a fait pendant le covid, on l'a fait à au décès de Steve Maia Caniço il y avait eu un appel à danser, on l'a fait dans une cité à Strasbourg, à chaque fois chacun de ces dancefloors a reproduit ce qui c’était passé en Roumanie. C'est-à-dire, un territoire qui danse avec ses spécificités, avec ses corps, avec sa violence, avec sa vitalité et c'est à chaque fois, à la fois passionnant de traverser cet endroit de la rencontre du dancefloor, comme espace de rencontre et de recherche enfin moi je suis à chaque fois hyper émue et touchée de ce qu'on traverse et de ce qui s'y passe.
*Marjolaine*
Et comment ça se passe, le processus de cette rencontre ? Est-ce qu'elle se fait uniquement au moment de la performance ? Est-ce que tu rencontres les gens avant ? Est-ce que tu discutes avec eux ? Est-ce que c'est long justement pour construire ça ?
*Johanna*
Ça va vraiment dépendre. En tout cas, c’est sûr que pour éditer un mix, il faut qu’on ait eu des liens avec des gens avant. Donc, il y a eu plein de formes de cette mise en lien. Quand on était en Roumanie, c’était la forme directe de la présence. Le 8 mars, on l’a fait beaucoup par les réseaux, avec un protocole qui était : que des musiques produites par des femmes, des personnes queers, non binaires, trans, et proposées par ces communautés-là. Alors ça, ça a fait un tollé, on était en 2020, on a fait que des ateliers en non-mixité, on a fait qu’une collecte en non-mixité, et voilà, ça a été intéressant ce qui s’est passé, ça m’a permis de faire du tri aussi dans mon réseau professionnel.
*Marjo*
C’était à Rennes ?
*Johanna*
C’était à Rennes.
*Marjo*
D’accord.
*Johanna*
Oui, et puis d’un coup tout le monde de la musique, qui sont des amis, ont demandé pourquoi on faisait ça, qui peut participer. Je sais pas, il y a un petit indice : journée pour les luttes, des droits des femmes, et des personnes associées, genre pas des hommes. Mais par contre, pareil, ça a été très formateur toute cette période-là. On est en 2020, c’est MeToo, c’est Polanski. Donc il faut se dire : ok, il va falloir qu’on soit tenace. Et aujourd’hui d’ailleurs c’est super parce qu’on voit que les choses ont tenu, et que je crois profondément que tenir un atelier en non-mixité devient un tout petit peu moins complexe qu’il y a 5 ou 10 ans.
À Hautepierre, près de Strasbourg, je suis restée 4 mois, j’ai vraiment vécu là-bas. Il se trouve qu’il y a eu ce dancefloor, mais qui a pris une plus grosse ampleur, parce que là j’ai travaillé avec des femmes. Une communauté de femmes qui s’appelle Femmes d’ici et d’ailleurs, tenue par une maîtresse, une femme qui s’appelle Sadia Aboissi. Au moment où j’arrive dans cette résidence, parfois on arrive en résidence et on se dit : ok, je sais pas trop, je connais personne, et l’espace qui m’accueille n’a pas vraiment de lieu parce que c’est un travail d’espace public. Et je me retrouve vraiment dans l’espace public à faire « bon ben, je vais aller chercher des gens qui dansent ». Mais ça m’a aussi bien remis à ma place, parce que je pense que j’attendais peut-être par stéréotype de me dire « je vais tomber sur des ados, genre qui font du hip-hop, qui sont dans une cité » – et que c’était la bonne cité, je me permets de le dire parce qu’ils le disent à Hautepierre. Ils disent : nous on a vraiment la cité, c’est l’une des plus violentes, on a tout les voitures qui brûlent, le shit, les flics – mais ils ont aussi un réseau de solidarité magnifique et incroyable.
Et en fait la première femme sur qui je tombe, c’est Sadia, qui arrive, qui est marocaine, qui me dit « bon, il paraît que tu cherches des gens qui dansent ». Je lui dis oui, et elle répond « ok, viens vendredi prochain à 18h devant le centre social ». Et là, il y a plein de femmes qui arrivent, ce n’est quasiment exclusivement que des femmes issues d’Afrique du Nord. Et on part la nuit, sur un périphérique, en marchant. Et en fait elle m’emmène dans un kebab, dans une zone industrielle, coincée entre une salle d’escalade, un escape game et un Gifi. Et là on rentre, et en fait elle, elle m’emmène à une fête, parce que l’une d’elles vient d’avoir ses papiers et c’est une grande fête pour elles. Et là, j’assiste à une fête absolument incroyable, avec de la musique géniale qui est une espèce de musique traditionnelle nord-africaine, mélangée là aussi avec de la techno, avec des youyous mais vocodés. Et ces femmes, là on est en non-mixité, c’est même pas choisi, c’est comme ça. On est sur une communauté qui, moi, me touche particulièrement, parce qu’elle me fait une démonstration de fête sans alcool, avec une playlist hyper fun, avec de la danse. Certaines arrivent vraiment, elles jettent leur manteau et elles se mettent à danser. Et je vais travailler avec elles pendant quatre mois à l’organisation d’un dancefloor, cette fois-ci dans l’espace public. C’est aussi la reconquête d’un espace qui est marqué par un sexisme systémique très puissant. Et là, on décide ensemble que ça sera sur la place, en plein milieu de la cité, devant le centre social. On fait venir un orchestre. Et le jour où on lance cette fête, qui s’appelle BRAVE HTP21 – 21 pour la date – il y a les femmes avec qui j’ai travaillé qui arrivent, elles sont toutes parées de costumes traditionnels, et elles sont surtout cent cinquante à arriver. D’un coup, je comprends la puissance du réseau de solidarité dans lequel elles s’inscrivent. Et les gamines, pareil, sont toutes en robe et d’un coup elles happent l’espace public.
*Léna*
Elles n’avaient pas certaines appréhensions face à tout ça ?
*Johanna*
Alors, elles en ont, mais je pense que le fait qu’on se connaissait bien, qu’elles aient choisi la playlist, qu’elles aient choisi l’orchestre les dissipent un peu. On a travaillé aussi avec une asso, et d’un coup il y avait des percussionnistes aussi qui étaient là. On ne l’a jamais écrit, comme un acte manifeste. On l’a écrit comme une fête. Il se trouvait qu’il était manifeste, mais elles n’y sont pas allées avec le poing levé. Je pense que c’était énorme pour elles de faire ça. Il y a celles qui ont dansé et c’était sûr, il y a celles qui ont dansé et c’était pas sûr qu’elles dansent, et il y a celles qui n’ont pas dansé. Et j’ai discuté avec certaines qui m’ont dit : j’aurais dû venir masquée. Et d’un coup il y a une des femmes qui m’a dit : mais si j’avais été masquée j’aurais pu danser. Elle ne dansait pas à cause de son mari et d’une injonction dogmatique.
*Marjolaine*
Les hommes étaient là comme spectateurs principalement ?
*Johanna*
Il y avait assez peu d’homme, au final. Je pense plus du réseau du lieu avec qui moi je travaillais, qui aussi était très impliqué dans le maillage associatif militant local. Mais non, c’est quasiment que des femmes. Et d’ailleurs ça se sent, il y a un truc très libre quand même. Je pense que plus elles comprennent qu’elles sont nombreuses, plus elles font corps, et ça rend possible la danse. Donc ça dépend vraiment, et en effet plus on a de temps, mieux c’est, parce qu’il faut un contrat de confiance. Mais c’est comme quand on organise une fête en règle générale avec ses amis, sinon ça s’appelle une soirée et c’est souvent payant, c’est pas une fête. Enfin, il y a des fêtes payantes, mais d’ailleurs elles sont parfois complexes et elles posent des questions complexes de sécurité, de qui est là, qui a choisi d’être là, selon quelles règles ? Moi, je fais souvent cette blague en arrivant, de dire : bon, moi je vais organiser une fête, mais il va d’abord falloir que je me fasse des amis. Et le temps de mes résidences, c’est beaucoup d’aller boire des thés, des cafés, aider à faire à manger, pour justement créer cette relation de confiance. Parce que c’est pas rien après d’aller danser ensemble. Et c’est marrant parce que cette expérience de Hautepierre en particulier, les regarder dans le rapport à la parure. J’étais déjà, je pense, en train d’évoluer sur ces questions-là. Ces questions du t-shirt/jeans, qui était déjà en train de basculer, parce que plus on jouait BRAVE, plus je me disais : il y a un truc que font les gens, et qui me fascine et me touche, c’est de se préparer pour la fête. Et dans cette préparation se joue vraiment énormément de choses, qui ressemblent à une préparation pour la bataille. Il y a les effets du maquillage, qu’on a minimisé évidemment pour les femmes et les minorités, comme quelque chose de l’ordre de la coquetterie ou de l’idiotie. Mais en fait, si on fait un autre câblage, on peut le rattacher au maquillage de guerre, au maquillage rituel, qui est hyper important en fait dans cette histoire de corps, de relation qu’on entretient au corps. Et puis les vêtements. D’un coup de voir ce que mettent les gens, comment ils se parent. La paillette, c’est ce qui nous reste de l’armure, c’est ce qui joue d’un effet métallique, et c’est ce qui ressemble plus à la côte de maille dans nos vestiaires actuels. D’avoir tout ce rapport entre le vêtement-parure, le vêtement-armure. Est-ce qu’on y va protégé au sens de talisman, est-ce qu’on y va paré au sens de séduction ou de parade ? Est-ce qu’on y va carrément armé pour qu’il se passe autre chose ? De quelle bataille on parle ?
*Léna*
C’est pas dur de toujours devoir sociabiliser avec beaucoup de personnes que tu connais pas ?
*Johanna*
C’est une bonne question. En plus moi je sais pas pourquoi je fais ça, parce que mon angoisse depuis que je suis toute petite, c’est qu’il n’y ait personne qui vienne à mon anniversaire. C’est d’être là, trois heures avant sur le canap, me dire il y aura personne, alors que non, mais c’est dans trois heures, c’est normal. Et de me dire : tu vois, il y a personne. Donc je me recrée vraiment des moments d’angoisses. Et des fois je me dis : pourquoi tu fais ça déjà ? Tu as déjà un problème avec ça, tu as pas peur que les gens viennent pas, et tu as fait de ça ton métier, à organiser des fêtes qui ne fonctionnent que sur l’engagement et la participation des gens. La vitalité que je trouve dans ces rencontres-là me rassure, je pense, dans mon niveau d’anxiété face au monde, et de me dire : ça va encore, on n’a pas tout à fait tout niqué. Donc je pense que ça, ça me permet d’y aller aussi, c’est ça que je vais chercher. Mais par contre, c’est sûr que je fais attention aussi de pas en mettre trop dans mon année. C’est pas des projets qu’on va jouer comme du spectacle vivant à 15, 20, 30 dates par an. Cette année, le Bal des Ardentes, il y a trois dates. J’irais pas beaucoup plus loin, souvent on se dit pas plus de quatre. Parce qu’en fait ça reste des fêtes, faut qu’on ait envie d’y aller, faut qu’on ait l’énergie de sociabiliser, faut qu’on soit sincèrement convaincu que ça raconte quelque chose, faut trouver les lieux où ça raconte quelque chose. Donc c’est aussi de faire attention à ça, à pas s’écœurer ou à pas être dans la surconsommation. De la même manière que dans la vie on n’organise pas des fêtes tous les week-ends. Ou sinon c’est des mauvaises fêtes. Mais dans le sens où oui il y a un ratio d’énergie à donner. Et en plus ça pose la question de : qu’est-ce que tu donnes et qu’est-ce que tu reçois dans des logiques de don contre don. Moi je fais très attention aussi. J’ai l’impression qu’on a beaucoup été formé maintenant à être des artistes sur un territoire. Alors on arrive sur les territoires, et puis faut faire des trucs avec du public, donc allez on va collecter les rêves, les photos de famille, les machins, les trucs. Et des fois, enfin moi je me dis qu’on prend la tête aux gens. Ils s’en foutent qu’on soit là. Comment on fait pour que l’histoire elle se tisse à deux ? Et ça je trouve qu’il y a aussi peut-être cette question de l’énergie, de savoir ce que tu donnes, ce que tu reçois. Il y a un sociologue, qui s’appelle Pascal Nicolas-Le Strat, qui dit qu’il faut se battre contre l’héroïsme culturel. On ne vient pas sauver les gens. Si vous voulez aller faire des choses, en fait, c’est que vous avez envie de la rencontre et que vous croyez profondément à la fertilité de cette rencontre, et de ce qu’elle peut produire. Et accepter aussi qu’elle puisse ne rien produire. Parce que des fois, ça foire. Parce que les gens ils ont autre chose à faire. Et Pascal Nicolas-Le Strat le dit assez bien. Il dit : si vous arrivez dans un quartier et que c’est la fête du quartier, coupez des carottes avec les gens. Votre fresque ou votre machin, vous le ferez plus tard. Et ça, je trouve que c’est un bon baromètre. Les gens ils s’en foutent de te détester, vraiment, ils ont autre chose à faire. Des fois ça prend pas, parce qu’ils ont pas le temps, parce qu’ils sont pas là, parce que tu poses pas les bonnes choses sur la table peut-être aussi, c’est pas assez généreux ce que tu proposes.
*Léna*
Il faut trouver l’énergie entre donner et trouver le moment aussi pour se retrouver.
*Johanna*
Exactement, pas en faire trop, bien s’écouter et puis laisser les autres faire. Souvent, les pratiques participatives, c’est bien, c’est hyper ok d’être fatigué, ça permet aussi que les projets nous échappent. Moi, en tout cas, j’aime bien cet intitulé d’art de la rencontre plus qu’art participatif. Ce n’est pas moi qui ai inventé ce terme. C’est dans L’art en commun, Estelle Zhong Mengual fait cette proposition de dire art de la rencontre parce qu’il y a une co-responsabilité à ce que tout le monde soit un peu dans le coup. C’est l’occasion de parfois dire aux gens, voilà j’ai un coup de mou et de laisser Claude prendre le lead. Souvent en plus, les gens sont trop contents tu leur fais confiance et tu ne contrôles pas tout. Et ça vient tordre la notion de l’auteur. Je trouve que c’est vraiment le principal bénéfice : tu n’es plus seul·e auteur.ice du projet à la fin.
*Marjolaine*
Quand tu dis que tu joues, que tu rejoues le Bal des Ardentes trois fois dans l’année, est-ce que tu y participes ?
*Johanna*
Oui, c’est le seul où je danse encore.
*Marjolaine*
Est-ce qu’il y a un système ou pas, ou est-ce que tu crées des surprises quand tu danses ? Et est-ce que, deuxième question, tu as déjà été confronté·e à un danger ? Parce que des corps qui dansent ensemble, tu ne peux pas maîtriser grand-chose. Et par rapport à tes questionnements, tu peux aussi être confronté·e à des moments de danger, de violence aussi.
*Johanna*
C’est des bonnes questions. Le Bal des Ardentes, je peux montrer quelques images, parce que ça traduit pas mal le projet. Nous alors, quand je dis nous, en fait, je travaille avec une DJ, Amandine Braud, et une photographe et vidéaste, Estelle Chaigne, qui sont deux très grandes amies. Et depuis cinq ans, en fait, on collabore tellement tout le temps que là, moi, j’ai monté une compagnie, et elles sont artistes associées. Donc le nous, il est souvent pris là, parce que maintenant on est quasiment ensemble sur tous les projets. C’est aussi un peu la résultante de cette question sur l’autorat. Moi, avoir mon nom sur une pièce, je m’en fous un peu. Je suis beaucoup plus à l’aise avec la question de la compagnie, au sens propre du terme, du compagnonnage, de créer un écosystème de réflexion.
On est rarement toutes ensemble. Là, pour en parler, on était en résidence pour le coup ensemble en Italie. Mais voilà, il y a plein d’endroits et de moments où il y a des géographies variables, il y a des proximités, puis il y en a une qui est un peu plus loin. Mais en tout cas, déjà le fait de pouvoir dire nous, pour moi, c’est plus rassurant et ça me permet aussi de parler du travail un peu différemment, avec un déplacement, comme un objet qui m’appartient moins, qui serait moins intime et presque un peu moins égotique. Tout d’un coup, c’est quelque chose qui nous concerne à plusieurs, et qui a été écrit à plusieurs. Et je le trouve moins narcissique comme objet artistique. Et puis c’est aussi que moi, je suis issue des arts visuels à la base, donc j’ai toujours pensé les pièces avec des formats d’exposition ou d’édition. Et là, je vais dire une banalité, mais la danse, c’est hyper dur à transmettre. Tu peux faire un film de danse, tu peux faire des images de danse, mais en fait, tu ne peux pas faire grand-chose. Donc, en fait, créer un compagnonnage, un espace à plusieurs, ça permet de construire une mémoire collective, de faire œuvre autrement. Je pense que si on travaille encore ensemble, c’est aussi parce qu’on n’a pas la même place. Amandine, elle n’a pas fait d’école d’art, Estelle, elle est photographe. Et moi, je viens des arts visuels, et je suis devenue performeuse. Donc on n’a pas les mêmes codes, on n’a pas les mêmes références. On a une manière de faire qui n’est pas scolaire ou académique, mais qui est vraiment dans le faire. Et ça, pour moi, c’est assez important. J’ai aussi beaucoup appris d’Amandine sur la musique, sur la gestion des groupes, sur comment on fait des fêtes. Et j’ai appris beaucoup d’Estelle sur le regard, sur la prise de vue, sur comment on archive. Et il y a des rôles, mais ils ne sont pas figés, et c’est ça que j’aime bien.
*Léna*
Il n'y a pas qu'une clé de lecture, c'est ça qui est bien. J'ai l'impression que ça laisse aussi la liberté à chacun·e d'imaginer et d'interpréter les costumes.
*Johanna*
Moi je fonctionne beaucoup avec des empilements d'images, j'ai un ordinateur plein d'images, un Pinterest avec des tableaux sans fin et moi j'aime cette profusion, elle marche bien avec moi. C'est-à-dire des trucs qui fonctionnent vraiment par calque. Ça m'est même arrivé de travailler des costumes en imprimant des images de référence sur calque et de les empiler et de voir ce qui se passe dans l'accumulation. Et on le voit dans le Bal des Ardentes, ça joue parce qu'il y a ce costume, ça génère tout de suite quelque chose. Là on travaille une version où il va y avoir un vestiaire aussi, le but c'est d'arriver dans quelques années où toute la salle est costumée. Ça prend du temps mais c'est une vraie question, les vestiaires de mise à dispo, qu'est-ce qu'on récupère, les coûts du tissu, ça coûte chère et je veux que ce soit des beaux objets et pas que des trucs en papier crépon un peu dégueulasse.
*Léna*
Et ça repose la question dont tu parlais au début de la réutilisation des objets artistiques et qu'est-ce qu'on en fait après ?
*Johanna*
Ouais, en plus j'ai trop envie que ces objets circulent. Là avec le Kiosque à Mayenne, on fait des costumes avec les gens sur place en amont. De voir justement comment ces costumes ils continuent à vivre après cette activation-là. Il y a dans le lot des costumes du Bal des Ardentes, des pièces qui ont été faites par le groupe d'entraide de Venve et ça c'est hyper important pour moi de sentir qu'il y a un écosystème aussi de matériaux où rien n'est jamais perdu. Il y a plein de trucs de costumes qui sont repris, redécoupés, réinjectés dans le costume qui suit, il y a un truc d'upcycling constant. J'aimerais bien qu'il y ait un bout de la Grande folie qui est une pièce qu'on est en train de faire, qui passe sur cette activation du Bal des Ardentes parce que je pense que ce serait trop beau. Mais je sais que ça ne se fait pas trop. On ne prend pas normalement des bouts de spectacle pour les mettre dans un autre, les gens disent : "non mais ça, c'est pas malin de ta part en fait" et franchement je m'en fous. Moi je pense que c'est très bien et que ça va être super, on joue dans un ancien couvent et en ce moment ce sera top.
Et après, sur la question du danger, ça c'est une vraie question que pose la fête. J'ai l'impression que c'est un peu solutionné de soi-même parce que nous avec le Bal des Ardentes entre autres on a une contrainte et on garde la même maintenant pour BRAVE, c'est qu'on ne veut pas que les gens aient dansé avant. Parce que ça commence par un échauffement. Et on joue sur un truc d’horaire aussi, on refuse toutes les programmations après 23 heures. On joue tout le temps en début de soirée avec des gens qui sont très peu alcoolisés. Pour l'instant on est beaucoup programmé avec d'autres trucs donc je ne demande pas à ce qu'il n'y ait pas de bars, je m'en fous un peu. Je trouve ça même cool ce que ça peut provoquer si les gens sont capables de se tenir à peu près. Ce qu'on cherche à faire avec le Bal des Ardentes c'est aussi de faire des rondes, des cercles, refaire des farandoles et les corps alcoolisés sont moins opérants, ils sont plus dangereux. Sans parler évidemment même de l'agression sexuelle, sexiste, de la bêtise que l'alcool va alimenter comme on le sait. Un corps alcoolisé il est moins stable, il a moins d'équilibre donc en fait on peut aller moins loin dans le corps collectif avec des corps alcoolisés. Moi je pourrais dire pas d'alcool parce que je trouve qu'on a moins l'habitude d'expérience de danse non alcoolisée, c'est vraiment pas du tout le même rapport à la danse. Et passer le premier moment qui est un peu gênant - parce qu'on boit aussi pour se désinhiber pour aller vers la danse - mais passé ce moment-là, la qualité en fait, on n'a plus besoin de s'alcooliser c'est-à-dire que la danse produit d'elle-même une ivresse, une vitalité. Je trouve que l'alcool a plus tendance à nous sortir de la danse qu'il n'y paraît. Mais moins il y a d'alcool, moins il y a de drogue, moins c'est dangereux et je ne le dis pas du tout de manière morale. Et en plus nous on balise, on joue à des endroits, on choisit bien les partenaires, les diffuseurs·euses. Par exemple quand on a joué à la station Gares des Mines, c'est une des seules fois où on a joué à 4 heures du matin et en plus on a joué sur un format de striptease, donc là on avait demandé à rencontrer le staff de sécu, qui était trop cool et c'était incroyable comme soirée, le public a été extrêmement respectueux et joyeux. On est aussi dans un cadre où des danseurs.uses n'avaient rien consommé avant de jouer. Et nous en plus on est sur une partition où on est forces de proposition. Donc il faut être quand même bien attentif en fait et on veille à ce qui se passe, ce que l'alcool par exemple ne permet pas. Il y a deux ans, une des danseuses s'est éclaté le genou pendant le dancefloor et elle a réussi à faire un truc incroyable, je l'ai vue tomber et je me suis dit qu'elle faisait presque un truc de voguing un peu et puis elle est repartie à moitié à quatre pattes. À un moment, je me suis dit c'est long, ça fait longtemps que je ne l'ai pas vue, et elle s'était fait les ligaments croisés. C'est les dangers réels de corps mais elle le disait ce jour-là, elle est arrivée elle était hyper tendue, elle avait des problèmes à côté et tout et elle m'a dit : "je sentais qu'il allait m'arriver un truc" donc c'est aussi des bonnes leçons de bien écouter son corps.
Voilà donc à peu près comment on en arrive à ce genre de format. Pour BRAVE, on a repris ce format donc c'est toujours ce protocole de morceau qui donne du courage sauf que cette fois-ci il y a une introduction qui parle un peu de nos prochaines recherches qui vont être sur les danses de courage. Des danses palestiniennes, au krump et avec on a fait des costumes rituels à paillettes. Il y a deux danseuses de krump qui ouvrent le format et là on entame ce travail de recherche. Pour l'instant il y a cette question du fait de déposséder ou reposséder. On veut travailler sur la question des rituels de repossession c'est-à-dire comment on se re-remplit de certaines choses. Ça vient d'un constat qu'on a fait pendant la rencontre avec ces danseuses de krump qui racontaient très bien l'histoire du krump et comment elles y sont venus. Entre autres Tsaom qui est queer et afrodescendante, comment elle va jusqu'à cette danse au début qu'elle ne voulait pas pratiquer parce qu’elle trouvait ça ultra dark. Et comment elle va aller justement vers ça, elle l'explique très bien surtout la question de la colère, la question de l'émotion, comment elle gère ça. Comment elle découvre aussi des choses qu'elle avait mises de côté dans sa danse. Et là on est parti en Italie dans le sud, faire une résidence sur la tarentelle italienne et on a rencontré Mariella qui est danseuse et tambouriste de tarentelle. Et la c’est toute une histoire d'un rituel de danse et de musique de guérison suite à la morsure d'une araignée et on a plongé dans un monde nouveau. La première idée qui articule cette recherche c'est faire se rencontrer Mariella et Tsaom et voir ce qui se passe. On est vraiment encore sur la recherche, c'est plutôt des expériences autour de ces questions de danse de courage et de leurs récits. Parce qu'en fait ce qui nous a touché aussi c'est toutes ces femmes, ces personnes qui nous racontent ces danses de courage, qui nous racontent ces danses d'expiation où il faut sortir un mal de soi. Nous on a la chance de les avoir ces récits-là et on aimerait bien aussi travailler à trouver des formats où en fait ces récits se déploient, pas que les danses mais aussi les récits de ces personnes. Donc on est rentré il y a trois semaines et ça va être ça la suite de cette résidence. Voilà désolé, j'aurais pu faire plus court...
*Apoline*
Je pense que vous avez répondu à quasi toutes nos questions.
*Pola*
Oui vraiment, j'ai regardé la liste et oui.
*Marjo*
Non il y avait la question de l'institution que vous vouliez poser, ça serait important.
*Léna*
Quand tu t'es présentée dans le milieu artistique en tant que femme, est-ce que ça a été dur ? Comment ça s'est passé ?
*Apoline*
Quel a été l'accueil ?
*Johanna*
C’est une bonne question, en plus moi j’ai fait la fac, alors là y a quelque chose de classiste. C’est à dire vu que la fac est une formation sans sélection, (enfin à l’époque, maintenant ça a l’air plus compliqué) et les beaux arts sont une école sur sélection en fait, y a un gap. Très marrant d’ailleurs, parce qu’en 3 ans quand tu sors de l’école d’art et qu’on te dit « t’as fait quelle école au fait ? » et que tu répondais « la fac » les gens étaient en mode" on est des pestiférés". 3 ans après au final on était toustes à peu près dans la merde ahah, et là d’un coup savoir si on avait fait la fac, les écoles, machin chose, ça devenait plutôt « oh comment t’as déclaré ton truc à l’Urssaf ? ». Mais déjà il y a eu, je pense, ces enjeux de hiérarchie de formations, que moi je trouve extrêmement problématiques... qui sont produits par les pairs mais non seulement par les diffuseur-euses. Après moi je suis toujours très surprise de comment aujourd’hui les arts visuels marchent. C’est à dire t’as des appels à candidature : on te dit qu’ils sont bordés, qu’il faut y répondre vite, puis après tu peux jamais un peu contacter qui que ce soit d’autre. On te dit « ah non faut surtout pas envoyer ton dossier en candidature spontanée ». Ce qui n’est pas le cas dans le spectacle vivant, qui a ses autres problématiques, mais où vraiment tu peux contacter les gens en disant « moi j’aime bien la manière dont vous travaillez, ça raisonne avec mon travail. Je sais pas où vous en êtes dans votre programmation, dans vos formats, si vous avez des dispositifs ? nanana… »
Les arts visuels c’est très bordé par ce truc de l’appel à projet, puis sinon le niveau d’après, c'est l’invitation. c’est un peu un jeu vidéo où tu passes des paliers comme ça, et tu dois faire cet effort de remplir des dossiers sans fin! Je crois qu’iels se sont un peu calmés maintenant mais à une époque c’était délirant fallait produire genre quinze pages. Bon tu fais ça, à chaque fois tu passes ton temps à passer des entretiens où t’es jamais pris·e. On rappelle les gens et c’est « merci bien, le prenez pas personnellement votre travail est super ». Donc y a quand même cet exercice là qui est déjà violent. Et je pense qu'au début de ma carrière, de ma sortie d’école au parcours de professionnalisation, j’avais envie de coller à ça. Un côté trop bonne élève, besoin de répondre... Surtout c’était presque lisser un peu le propos, fallait pas qu’il soit trop politique. Moi je viens d’une génération où « attention hein, art et politique euh.. non non non, on n’est pas là pour faire du militantisme ». Ouais on avait ces injonctions de pas tout mélanger. On en a beaucoup parlé avec Hugo et Julia aussi (*Note : Hugo et Julia de l'atelier Mclane). Je pense qu’on a fait les frais tous les trois d'un peu des mêmes choses. Le moment où tes pris·e par des précarités économiques aussi, tu te dis « faut que ça marche ». Je crois que le moment où je décide de changer ma méthodologie, (changer ma pratique, que mon médium ne me va pas et que j’ai envie de travailler le corps) et bien sur le coup par principe, je ne peux plus éviter ces sujets. Et je crois que je décide aussi de me dire « c’est pas grave ». A quoi ça sert que ça marche ? je m’en fous que ça marche parce que je fais quelque chose que j’aime, et là, je vais complètement me radicaliser, en disant que ce sera ça ou rien, que la pratique elle sera affirmée, mixte, intersectionnelle, politique, illustratrice du corps en fonctions des humains. Et ça a porté ses fruits, dans le sens où quand tu marches comme ça, tu es plus précis·e.
À partir du moment où t’es pas là à essayer d’arrondir les angles, ça permet la précision. Ça m’a permis de savoir ce que je voulais raconter et pas faire de concession. Mais en fait les gens, ça les rassure, c’est à dire qu'il y a des institutions avec lesquelles tu ne vas pas travailler... Et c’est très bien, parce que tu n’as pas envie de travailler avec elleux ! Et d’un coup je ciblais avec qui je voulais travailler, j’ai été plus claire et je savais avec quelles directrices de centres d’Art je voulais travailler, dont j’aimais les programmations ou la manière de travailler. J’étais hyper contente de travailler avec le CAC de Bretigny, avec Celine Poulain… J’ai changé mon écosystème de travail et d’ailleurs très vite, on parlait de Julia et Latifa, on se retrouve dans un réseau qui est un peu plus réduit mais tellement plus sécure. Et d’un coup je sais que quand j’arrive, que ce soit au kiosque à Mayenne, au TU à Nantes ou à Bain Public à Saint-Nazaire, elles se connaissent, y a des méthodologies de travail, et il y a presque des chartes. Parce qu’elles ciblent entre elles les manières de travailler, ça se voit dans les programmations, qui sont très paritaires, très représentatives des communautés minorisées, et vraiment il faut y croire. Y a encore des gens qui défendent ça, y a des gens incroyables qui travaillent sur le territoire, on a de la chance encore. Et là j’avais Jeanne de Bain Public qui disait « oui ben on est un peu abasourdi·es dans les pays de la Loire(*note expliquer la situation économique de la culture en pays de la Loire ), mais on va faire quand même et avec enthousiasme car de toute façon c’est comme ça. » Fin vraiment ce sont des gens avec qui c’est immensément agréable de travailler et de réfléchir, donc ça moi c’est un conseil que je donnerais : ne jamais gommer ou ne jamais polir un peu la pratique, en pensant que ça passera mieux comme ça. Les gens ce qu’ils ont envie de voir c’est ce que t’as dans le bide, ton énergie sincère, c’est là où t’es bon·ne après pour discuter autour de ça en fait.
LENA
est ce que t’as déjà été prise par des projets où t’as été forcée de lisser des propos ?
JOHANNA
Je pense que je suis fichée oui au rectorat :) Pour propos politiques tendancieux et apologie du port du voile, avec un projet qui s’est fait censuré, annulé avec le centre chorégraphique de rennes, et ouais… une catastrophe. Avec une enseignante qui a pété un câble, et en plus c’était horrible parce que là je comprends que tout le monde a été victime d’un système. Je comprenais ce qui lui arrivait : c’est à dire qu’elle avait été traumatisée par l’affaire de Samuel Patty et elle était dans l’obsession de se faire couper la tête ! Profondément ! Même pas symboliquement, c’est à dire que je pense qu’elle était terrorisée à cette idée là. Elle me disait « mais les images que vous montrez elles ne sont pas neutres ! » et je disais « mais les images c’est pas neutre, c’est pas possible montrez moi une image neutre ? » Fin en tant que professeure d’arts plastiques, comment… fin… je sais pas quelle image est neutre ? techniquement c’est pas possible. Et l’idée c’était qu’on faisait "Brave" avec les filles qui étaient en CAP petite enfance, (donc en non mixité de fait, pas choisie mais induite par la pratique) trop sympas et ça se passait hyper bien. On se retrouve en fait à déterrer plein de trucs, on se met à parler d’agression, y a même une intervention qu’on a dédiée à ça. Donc c’est pas grave, d’un coup je leur donne des adresses, elles se filent les numéros, voilà ça devient un sujet de se dire « ben voilà c’est ça on parle de corps ». D’un coup c'est 2h sur des agressions et on ne danse pas, tant pis on fait pas de costumes, y a aucun soucis, et y a une relation de confiance qui se met en place. On préparait justement une fête avec des costumes, et l'idée c’était qu’elles puissent s’anonymiser. Donc intéressant cette question de « comment on a le droit à l’anonymat en tant que femme ». Et à la déformation du corps, en plus adolescent, dans un rapport très très normé à la beauté. Donc c’était aussi les emmener au fur et à mesure sur le fait de se déformer, et c’était très intéressant de voir les séances. Au début elles se mettent en princesse, puis au fur et à mesure, on réussit à bouger les curseurs et faire sentir que les corps étaient un peu moins dissociés aussi. Tout ça pour dire que tout se passe bien, sauf pour cette enseignante. On est avec Estelle, on fait des portraits photo de ces gamines, et elle arrive dans la salle et voit des choses qui pour elles ne sont pas possibles. Je sais pas ce qu’elle a vu, c’est très interessant sur la question de la perception. Elle elle voit des gamines (qui pour nous sont en train de se déguiser) qui pour elle sont en train de se voiler, de se radicaliser et le sujet va être « une histoire de chiffon sur la tête ». Histoire qu’elle ne verra que par ce prisme là : la radicalisation, le grand remplacement. Toute une fantasmagorie. Et je vois cette femme qui arrache les trucs sur la tête des étudiantes et qui prend des photos en disant « je vais montrer ça ». Prendre des photos c’est ce que déjà on n’a pas le droit de faire, avec les jeunes qui sont ultra-choquées, qui répondaient à l’enseignante « ça va on sait ce que c’est de porter un voile et là c’est pas ça qu’on fait en fait ». Il y avait des masques d’animaux, fin vraiment… Mais je pense moi qu’elle était dans une vraie psychose. Et cette psychose est devenue un peu collective. Ça a annulé le projet, je peux même pas retourner au lycée chercher les costumes, j’ai des mails surréalistes et tout ça. Ça fera le sujet d’un travail à un moment, je la citerai jamais, ni le lieu, mais je veux comprendre ce qu’elle a vu. Je trouve que c’est passionnant, sur qu’est ce qu’on voit dans ces images. Quand on crée des images on peut y voir plein de choses : elle y a vu quelque chose de terrifiant. Et j’ai envie de comprendre ce qu’elle a vu dans ce rapport à l’autre. Là on est vraiment dans un contexte d’ultra islamophobie, Blancker fantasmait et délirait sur le wokisme, et moi d’un coup je pense que je représente l’agente du grand remplacement et ça lui est insupportable de voir cette gamine se voiler. Au début, j'ai tenté de contextualiser en expliquant: « Vous savez, les sardinières portaient aussi des fichus sur la tête pour se protéger du vent ». L'usage du voile ne se limite pas à la pratique religieuse dans l'islam - il existe de nombreuses autres explications culturelles et pratiques. J'ai rapidement compris que cet argument était difficile à faire entendre, et la situation a complètement dégénéré. Lors du dernier entretien, le proviseur m'a confié: « Je comprends parfaitement ce projet et nous l'avons validé. J'aimerais vous soutenir, mais j'achète la paix sociale dans mon établissement ». Je lui ai répondu que je comprenais sa position, tout en regrettant cette situation pour les jeunes filles concernées. J'ai souligné que le véritable problème était ailleurs : 90% de ses élèves ont déjà subi des agressions dans l'enceinte du lycée. Je lui ai dit : « Si vous voulez vous focaliser sur des fantasmes de grand remplacement, c'est votre choix. Mais vous avez probablement traumatisé des adolescentes qui, pour une fois, avaient un espace d'expression dans leur établissement scolaire. Vous avez préféré y voir des images de guérilla urbaine pro-palestinienne, simplement parce que dans un jeu de tarot, un élève tendait un foulard palestinien ».
Donc oui il y a certains moments en tension. C'est un bon apprentissage pour moi, j'aurais dû être plus maline je pense, j'aurais pas dû être moins manifeste ou radicale. J'aurais dû trouver des moyens de twister, de dire un peu différemment, et je crois que je n'avais pas compris la mesure de l'immense tension dans laquelle est l'éducation nationale actuellement sur la transmission, et qui demande vraiment d'être presque capable de produire des chevaux de Troie.
*Léna*
T'as des projets qui demandent de la mise en place et la participation de beaucoup de personnes, est ce que c'est dur d'être seule face à tout le monde parfois ?
*Johanna*
Là j'ai eu la chance de travailler avec Estelle mon amie qui est photographe, donc on était deux heureusement, parce qu'à un moment je ne savais même plus si c'est moi qui délirais. Entre autres y avait des séances, où y avait des gens du Musée de la Danse qui n'étaient pas là. Je pense que je leur en ait voulu et aujourd'hui je demande toujours aux établissements scolaires que la personne du lieu ou le diffuseur·euses qui m'invite soit présente. Maintenant, c'est vraiment un apprentissage, c'est-à-dire que je ne veux plus avoir à me justifier. Soit il y a une personne qui a entendu quelque chose possiblement et qui n'est pas d'accord avec ce que j'ai dit, mais je ne veux pas être suspectée. Le show ça m'emmerde, je ne suis pas là pour ça, je trouve ça toxique pour la santé mentale. Elles sont dures en fait ces situations, parce qu'elles sont réelles et c'est pas isolé. Ce sont des exemples comme ça, des accueils de merde dans des résidences par exemple. Moi je trouve que par le biais, d'abord de la collective et là de la compagnie on peut éviter ça. J'ai la flemme d'être seule face à ça, c'est trop dur. On est déjà dans des milieux politiques qui sont difficiles, qui sont précaires, qui sont fatigants à certains endroits, pour en plus se payer les sales choses annexes ? Il y a plein de gens qui le gèrent mieux ou autrement que moi, mais moi je trouve qu'être plusieurs c'est quand même une solution. Et forcément, ça te fait tendre vers des pratiques collectives, qui moi je trouve sont solidifiantes, qui sont émancipatrices, dans le dialogue qu'elles produisent.
*Marjolaine*
Et en terme d'économie, tu as monté la compagnie, comment ça se passe ? Tu nous parles de précarité, est-ce que vous vivez vous trois de votre travail ?
*Johanna*
On vit de notre travail de manière très différente, vraiment je peux donner trois exemples, parce qu'ils n'ont rien à voir. Amandine a fait les Beaux-Arts de Rennes, Estelle a fait la fac comme moi, et j'ai fait la fac et un DUT. Amandine, elle a une double fonction, comme Hannah Montana, elle est chargée de la médiation à la Criée le jour, et DJ la nuit, ce qui commence à faire beaucoup d’ailleurs. Donc elle, elle a un salariat, plus cette économie de DJ. Estelle est artiste autrice avec double casquette photographe, vidéaste et musicienne expérimentale ; elle en vit, pas non plus en mode crésus mais elle en vit. Et moi, maintenant depuis trois ans je suis intermittente du spectacle, ça fait un micro game changer dans l'économie, ça reste précaire mais c'est un autre type de précarité quand même parce que là c'est des histoires de renouvellement. C'est-à-dire faire des cachets. Mais j'ai la chance d'avoir une espèce de double pratique qui est la pratique du costume que je développe aussi pour d'autres compagnies, qui est un peu ma soupape en terme de charge de travail et de santé mentale. C'est-à-dire que travailler pour d'autres compagnies sans être en charge sur des projets, d'un coup c'est pas ton histoire de parler de budget, c'est pas ton histoire si c'est annulé, et là vraiment de pouvoir re-avoir du travail d'atelier c’est très cool et très solitaire? Je n'ai pas besoin de socialiser avec qui que ce soit, hormis quelques discussions avec des danseurs·euses. Je pense qu'il y a un équilibre qui s'est créé entre des projets très prenants sur la sociabilité, sur la réflexion et sur la charge du projet. Et d'avoir à côté des collaborateur·ices avec qui j'ai la chance de travailler. Des gens que j'adore et qui sont très en cohérence avec ce que j'ai envie de faire. Je travaille quasiment qu'avec des metteurs·euses en scène qui sont queer, féministes, trans et c'est vraiment cool. C'est-à-dire que quand tu commences à travailler dans un réseau ou que tu décides de le faire, d'acter ça, mine de rien ça porte ses fruits. Parce que tu tournes dans un certain réseau, t'as un ancien qui connaît machin qui fait que tu travailles avec. Et moi je sais que je suis très chanceuse actuellement, déjà d'être intermittente c'est très confortable, mais en plus de me payer le luxe de travailler avec des gens où j'ai plus beaucoup à négocier. Même maintenant sur le Bal des ardentes, on refuse des dates quand on le sent pas, on joue très peu et on n'a pas de pression économique. Car nos économies elles sont aussi produites par d'autres choses.
*Léna*
Et tu penses que ça maintenant, le fait que tu sois à l'aise dans cette situation, ça vous a pris combien de temps pour en arriver là ?
*Johanna*
Alors je pense que ça nous emmène à trois quatre ans en arrière. J’avais 35 ans. Je pense que mon dernier boulot alimentaire je l'ai fait, j'avais 30 ans.
*Léna*
Du coup vous avez toutes une double casquette ?
*Johanna*
Oui je connais plus beaucoup d'artistes qui n'en n'ont pas. Là je vois je suis à l'atelier du Vivarium, on a un panel d'une dizaine d'artistes et on est trois à avoir basculé en intermittence. Alison Schmitt qui fait du drag, il y a Letta qui fait aussi du drag sous le nom de Claire Voyance et qui est passé sous intermittence l'année dernière, et Claire est en train de se former pour être cheffe déco. François il enseigne à Saint-Brieuc, Mathilde elle fait une thèse en parallèle qui est financée. Ouais on a quand même tous·tes une double activité. Mais je connais très peu de personnes qui actuellement ont une pratique straight qui finance totalement l'ensemble de leur vie. Au final, moi je suis très contente d'avoir cette double activité, je la trouve extrêmement fertile. Enfin moi elle me dérange pas. Par contre j'imagine qu'il y a des gens pour qui c'est plus pénible. Et parce que je pense que ma double activité, se joue d'une manière assez cohérente pour moi, avec des ratios de dépense d'énergie qui marchent un peu en vase communiquant.
Moi je dis souvent en intervention « soyez plusieurs, mettez-vous ensemble, n'importe comment, enfin trouvez un atelier ensemble, montez une asso, montez un collectif » ne serait-ce que pour mutualiser des factures et économies, supporter les coups chiants et les questions politiques relou. Julia elle est plus radicale que moi financièrement par exemple et elle en parlera sûrement, elle a fait d'autres choix économiques, on a eu longuement cette discussion-là. Moi j'ai fait le choix du dialogue avec l'institution. Je l'ai fait pour des raisons politiques aussi, c'est-à-dire que je crois à la nécessité d'avoir encore un pied dans l'institution, pour réussir à faire qu'elles soient opérantes et pas les laisser s'entre-mouvoir dans une droite fascisante. Julia et Hugo ont fait d'autres choix, qui sont tout aussi respectables et honorables, c'est-à-dire qui sont beaucoup plus radicaux ; je pense que je suis militante et eux sont activistes. On n'a pas le même rapport à ça non plus, et on en a longuement discuté, de jusqu'où on peut aller dans le rapport à l'institution tout en restant droit dans ses bottes. Sans avoir l'impression d'avoir complètement baissé sa culotte. Moi c'est un jeu que je suis prête à jouer encore car j'ai envie d'une politique publique qui soutienne encore la production artistique. Je viens d'un endroit où j'aurais pas fait ces études s'il y avait pas eu de financement public, s'il y avait pas eu de bourses, d'université, d'un endroit où je peux aller sans sélection, car je me sentais pas légitime d'être sélectionnée quelque part. Moi j'ai encore envie d'être en dialogue avec certaines institutions. Pas avec toutes. D'autant plus qu'à un moment il y a plein d'institutions qui prennent le tempo et la tendance de ce qui est en train de se jouer. Il y a certaines institutions qui ont compris qu'il faut faire des choix aussi et y aller. Toutes ne sont pas encore des vendues. Y en a des supers et j'ai fait ce choix d'être en dialogue.
*Marjolaine*
T'as déjà été contactée par le luxe, par la mode ?
*Johanna*
C'est une excellente question, je suis en plein dedans ! Je monte un autre projet avec mon partenaire qui est musicien trompettiste. On monte une fanfare ensemble. Ça faisait très longtemps que je voulais être dans l'espace public. Et je pense qu’être avec lui et de voir l'efficacité de la fanfare dans l'espace public, les voir en manifs ou dans des espaces où personnes s'intéresse à la pratique artistique parce qu'ils ont pas le temps, et de voir débouler une fanfare dans une cité où tout d'un coup tout le monde est au balcon et les gamins sortent ! Et donc c'est un gros projet qui coûte cher à la production, mais on aimerait qu'il coûte pas trop cher à la diffusion mais il coûte cher en production, et là on a eu un gros débat sur la fondation Hermès. Sur les costumes entre autres. Moi j'avoue avoir milité en disant que je suis partisane de « on prend l’argent » . Je sais qu’on est dans le capital, mais on prend l'agent, mais d'une manière où on pourrait leur demander de travailler du tissu en upcycling et de faire sortir la haute couture dans la rue, là où ça a du sens. Des tissus qui verront jamais la rue sinon et je suis prête à me mouiller pour ça. De toute façon pour faire éclore cet objet on a besoin de thunes et c'est pas l'argent public qui va nous aider. Mais mon copain il a eu plein de retenues. Il est très militant sur les questions de classes, alors que je vais être plus militante sur des questions de genres ou d'inégalité. Et lui il m'a dit « non pas la Fondation Hermès » j'ai dit « c'est pas les pires, c'est pas les LVMH ». Mais bon je pense aussi que le fait qu'il soit intermittent depuis 10 ans, ça l'a pas emmené au même endroit avec cette négociation auprès du privé. Moi venant des arts visuels, ce dialogue de « qu'est-ce qu'on est prêt à accepter et avec qui on pourrait travailler » ça fait près de 12 ans qu'on y joue au bar : « Alors tu dis oui à qui ? tu dis oui à Vinci, tu dis oui à Mcdo ou tu dis oui à LVMH ? » ou « et si on te proposait telle somme et tant pour faire ça ? » et bien on l'a eu ce débat-là. On l'a eu avec ce nouveau gouvernement mis en place par Macron
*Marjolaine*
Mais là c'est la fondation Hermès qui t'a contactée ou c'est la bourse ?
*Johanna*
La bourse. La question déjà « est-ce qu'on y va ou pas ? » ça nous a pris quelques soirées, quelques engueulades.
*Marjolaine*
Et finalement vous y allez ou pas ?
*Johanna*
On va le déposer le dossier oui.
*Marjolaine*
Ben oui, et puis c'est l'artisanat aussi Hermès.
*Johanna*
J'y vais un peu pour le côté métier d'art, mais c'est du bricolage en fait c'est sûr ! Il y a un moment on va tous·tes être dans ces relations de bricolage, de radicalité, je serais curieuse de revoir Julia et de lui dire que je fais ça. Elle va mal le vivre ! Voilà, on sait, on est très amies et on n'a jamais joué et développé nos pratiques de la même manière, mais je pense qu'on raconte des histoires assez similaires. Voilà on a juste décidé de les faire avec différents outils je pense.
*Marjolaine*
Et puis au bout d'un moment on n'a plus le choix. Nous c'est pareil je veux dire, l'école d'art, on va devoir tenir en appelant Martin Bouygues qui habite à Saint-Brieuc. Enfin sinon on tient plus, c'est ce qui nous tient.
*Johanna*
Oui, j'ai l'impression qu'on est dedans. J'en discutais avec une amie qui travaille à Culture Justice, et cette année elle me dit que c’était 24 euros par détenu, pour l'action culturelle par an. Elle me dit que c'est un vrai sujet lors de leurs réunions, mais si elle trouve pas de subventions elle dit qu’elle ira dans le privé qu’elle n'en peux plus de se draper dans une pureté militante. Je sais que je joue le jeu d'un État qui veut privatiser à l'anglaise, à l'américaine ou à la suisse, et que l'aide sociale à la culture soit issue de fondations privées et du grand mécénat. Mais bon de toute façon on n'a plus trop le choix.
*Marjolaine*
Ouais trop intéressant, là on a balayé plein d'aspects c'est super, merci énormément !
*Johanna*
J'ai l'impression d'avoir beaucoup parlé !
*Élèves en chœur*
Ben non c'est normal t'es l'interviewée !
*Johanna*
Mais vous faites des recherches, mais est-ce que vous produisez... ?
*Élèves en chœur*
Pas encore, on a pour projet de produire autre chose que ces interviews
*George*
Vous produisez déjà en créant la trame des questions, les invitations, en interrogeant les artistes.
*Johanna*
Super j'ai hâte de voir tout ça!
✶Nous✶
Merci beaucoup d'être là, Johanna, vraiment, c'est un plaisir de t'accueillir et que tu aies accepté cette invitation. Est-ce que tu veux qu'on te redise qui sont les deux figures sur lesquelles on s'appuie pour mener ces entretiens?
✶Johanna✶
Oui, il y en a une que je connaissais un peu mieux que l’autre. Après j'ai fait mes devoirs, je ne voulais pas avoir l'air de dire : non, je ne vois pas qui c’est. D’ailleurs, je voulais m’excuser, l'une d'entre vous m'a envoyé un mail, je suis désolée je n’ai pas répondu mais j'ai bien pris note, merci beaucoup, ça m'a permis aussi de savoir comment articuler un peu les choses.
✶Nous✶
Aucun souci. Donc, tu vois qui sont ces deux figures de l’histoire de la photographie. Nous, on a commencé l'année dernière à travailler sur ces deux personnages à partir notamment d'une archive photographique qui appartient à George Dupin. Pour cette deuxième année, on a vraiment voulu faire des liens entre le contemporain et l'historique, notamment, avec des femmes artistes, graphistes, chorégraphes, militantes, engagées dans leur travail pour justement essayer d'apporter un nouveau prisme contemporain à la lecture de ces deux photographes, d'où notre invitation. Nous interviewons aussi Julia Crinon, qui est graphiste, et Latifa Laâbissi, que tu connais toutes les deux.
✶Johanna✶
Oui, c’est vite réduit, le réseau des artistes militantes, femmes, rennaises !
✶Nous✶
Mais en même temps c’est une chance inouïe de vous avoir dans notre périmètre, donc trois belles invitations. Les étudiantes ont préparé des questions. Est-ce que tu veux commencer toi à présenter de manière un peu globale ton travail ? Ou est-ce que tu veux qu'on rentre dans le vif avec les questions, qu'est-ce que tu préfères ? Est-ce que tu as préparé quelque chose ou pas ? Est-ce que tu veux revenir sur toi, ton parcours peut-être ?
✶Johanna✶
Peut-être je peux commencer sur le parcours, que j'ai longtemps trouvé semé d'embûches, créant aussi des syndromes de l'imposteur, dans le sens où moi j'ai à la base fait un DUT carrières sociales. Donc je voulais vraiment plutôt me destiner au travail social, mais dès le lycée, j'ai fait un lycée en danse avec un dispositif conservatoire et en même temps en arts visuels. Et puis assez vite, ça c'est encore un autre parallèle, je vais travailler en tant qu'animatrice puis directrice de séjours pour les enfants, et par la suite, je vais me retrouver — parce que la vie fait les choses comme ça — directrice d'un séjour plutôt dédié aux enfants en pédopsychiatrie, en accueil d'urgence. Au début, si je fais un DUT carrières sociales, c'est vraiment plutôt pour être dans le champ social, avec un pont sur la pratique artistique, ici plutôt intercesseuse sur la question thérapeutique, la question politique. Moi, j'ai eu la chance, et je trouve que c'est assez important de dire d'où on vient. Moi je viens d'un patrimoine financier peu important, mes parents ont toujours été en galère de thune, ils sont artistes l'un et l’autre. Par contre j'ai toujours eu un énorme capital culturel, un énorme capital affectif, on l'évoque peu, mais c'est aussi important.
Donc j'ai eu la chance de grandir, dans un univers assez précaire financièrement, mais très accompagné sur la question culturelle, sur la question de l'émancipation, sur la question du corps. J’ai toujours fait un peu ce que je voulais, mes parents se sont toujours débrouillés pour qu'on puisse avoir accès à des activités comme de la danse, arts visuels, etc.
D'un côté il y a ça, de l'autre il y a la découverte de tout ce qui va être le pôle enfance et maltraitance, et d'un coup de comprendre — parce que des fois, voilà, on a des moments dans la vie où on comprend bien ses privilèges, on se les prend bien en pleine face — que, en fait, l'enfance que j'avais eue, elle n'était pas du tout normale. Ou en tout cas elle était porteuse de privilèges, et d'un coup je voyais ce que c'était des enfances qui avaient été marquées par de très grandes violences, par de la maltraitance. Je me suis dis que j’avais envie de travailler à ce que tout le monde puisse avoir accès à un moment, quel que soit son parcours, quel que soit son écosystème, à une culture émancipatrice.
Et donc je fais ce DUT carrières sociales plutôt dans l'optique d'être soit travailleuse sociale, avec un pendant culturel, soit directrice de structure sociale ou d'art-thérapie, et puis un de mes profs me dit pour compléter un peu cette formation, ce serait bien quand même que tu repasses par la fac d'arts plastiques ou par une fac d'histoire de l'art pour avoir un background un peu théorique pour pouvoir porter ce projet-là. Je me dis ok, très bien, et je vais faire, en bonne élève que j'étais à l'époque, je fais un double cursus arts plastiques et histoire de l'art.
Je n’ai pas tout aimé à la fac, mais j'ai adoré la recherche, et, ça va me faire passer ce cap de dire en fait, j'ai envie de pratiquer, là où j'avais toujours acté que je ne voulais pas être artiste comme mes parents — aussi parce que j'avais vu les difficultés, la précarité, et que j'avais vraiment zéro fantasme sur ce métier — et me dire "il est hors de question que je me tape ce truc" mais voilà, les choses sont plus compliquées, Bourdieu a bien fait son travail, le déterminisme social et compagnie.
Donc je me retrouve à faire un master de recherche en arts plastiques en continuant la formation en danse, en croisant le parcours de Latifa Laâbissi, en croisant aussi le parcours d'un danseur, Michel Raji. Tout s’entrelace un peu, je continue à faire la médiation. Je travaille dans des restaurants, je suis hôtesse dans des bars de nuit, ce qu'on a tous·tes fait quand on n’a pas de patrimoine financier pour financer ses études. Et je pense que ça aussi ça va être un apprentissage. C’est-à-dire l'empilement de ces fonctions, de ces mondes, de comprendre et de subir des violences.
Par exemple, de travailler dans un bar de nuit en tant qu’hôtesse, travailler chez Zara. Je pense que là j'ai aussi pris de plein fouet les violences capitalistes opérées sur les corps minorisés. Il s’avère que moi je suis une femme blanche cisgenre, mais j'ai vu voilà mes petits camarades minorisés aussi trinquer dans ces systèmes-là, et donc ça, je pense que ça va jouer dans ma manière d'envisager mon travail par la suite.
Comment un bar de nuit, comment bosser chez Zara et me faire maltraiter au même titre que mes collègues va me faire école presque plus, finalement, que la fac d’arts plastiques sur la question du corps, sur la question performative.
Moi j'arrive en plus à une époque où les pratiques performatives sont peu ou pas enseignées, donc je crois qu'on est aussi nombreuses à se retrouver dans ces sections-là parce qu'on ne se retrouve pas forcément dans des sections plus traditionnelles. Je crois qu'on ne s'y retrouve pas aussi parce que les enseignants qui portent ces cours-là sont opérateurs de violence. Voilà, à l'époque on en rigolait presque tellement c'était une fatalité, aujourd'hui les choses ont changer et heureusement. Il y a des enseignants à la fac d’arts plastiques dont on n’aurait pas dû rire, on a subi, on a tous·tes serré les dents.
Donc ça, ça va jouer aussi, comment on va se retrouver dans la performance, sur les questions du corps, sur les questions politiques, dans des espèces de petites marges, à une époque où on dit toujours "oui bah c'est très féminin ce que vous faites" Bon, bref, je vous apprends rien.
Donc moi je pense que je me retrouve à la marge un peu à développer cette pratique, continuer la danse, et puis cette formation en arts visuels, un master où, pour le passer, faut avoir un sujet, donc je travaille sur les habits de seconde main et sur la question du retour des émotions à partir des années 80 à peu près. Donc comment revient l'émotion par l'habit, par l'absence du corps, au final presque, être capable d'être dans l'émotion suite au traumatisme de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah. Ça, c'est une des théories, on est allé vers les avant-gardes américaines qui sont très détachées du corps, parce que c'était impossible, c'était plus possible d’aller vers le corps.
Et donc voilà, je m'engage là-dedans, je fais des pieds et des mains pour passer mon Master à deux, ce qui était vraiment une tannée à l'époque, je ne sais pas où ça en est encore aujourd'hui de passer un diplôme à plusieurs, mais c'est quand même — en tout cas à la fac — c'était vraiment un challenge de passer un diplôme en arts plastiques, en performance et en danse.
✶Nous✶
Tu étais où à la fac ?
✶Johanna✶
À Rennes. Toujours avec pas mal de cours de danse, avec pendant longtemps l'envie de faire de la danse ma pratique, et puis je vais avoir un problème de santé donc ça va arrêter la. Je vais arrêter de pratiquer ça j'y reviendrai. C’est aussi intéressant je pense sur la question thérapeutique, c’est-à-dire comment on a des motifs qui reviennent comme ça d'un coup, comment ils sont laissés en latence et puis pour des raisons X ou Y, ils rejaillissent. Et donc je vais quitter la fac avec une grosse galère de thunes comme souvent parce qu'on a fait des emprunts, moi j'avais fait un emprunt pour être à l'université et là j'avais vraiment plus d'argent donc je me retrouvais à aller travailler chez Zara et avec toutes les joyeusetés qui vont de paires des maltraitances, des commentaires sexistes, la découverte d'univers ultra capitaliste. On pourrait penser comme ça que Zara c'est un peu sexy parce que c'est de la sappe, en fait c'est vraiment très violent ce qui s'y passe et je pense que je prends ça aussi en pleine face, c'est à dire la violence, un système capitaliste mercantile et je passe les détails, mais ça va me marquer en tout cas dans mon travail.
Et puis à partir de là, j'ai refait un peu de thune et je pars à Berlin pour travailler.
Je pense qu’on était sincèrement convaincu·es qu'on allait travailler, c'était peu l'eldorado de la performance et au final on n’a pas travaillé mais il y a eu un vrai bénéfice à être allé là-bas, moi je découvre aussi le club à ce moment-là, le monde de la nuit à Berlin, cette ville qui est beaucoup plus secure, qui a un rapport au corps qui moi me convient beaucoup mieux. Un rapport aux vêtements qui est beaucoup plus ludique parce que justement c'est plus safe aussi. Et puis on expérimente, on fait la fête, énormément, et je crois que là d'un coup il y a quelque chose qui se passe et je me rappelle une image de la première fois que ou je rentre dans le Berghain je suis hyper impressionnée, c'est un temple, c'est quand même le plus gros système son d'Europe, il y a cette espèce de beat qui commence, vraiment ça prend t’as presque envie de vomir, c'est fort. D’un coup je rentre dans cette première salle qui est sublime on dirait presque une cathédrale et c'est volontaire, ils ont joué de cette esthétique on est dans l'esthétique du temple et d'un coup je vois cette image, le corps qui bouge sur ces musiques très binaires en fait, des musiques de trance, une structure qui est la même quasiment depuis le début et je me dis "vraiment c'est fou je crois qu'on fait la même chose depuis le début de l’humanité ». Avec par contre, bien sûr, des écosystèmes, des décors, des vêtements qui changent, c'est ça presque qui à ce moment-là m'interroge, c'est-à-dire que les corps ils sont soit presque nus et recouverts de sueur, soit avec des harnais. Et en fait on est dans un endroit de corps et de mode qui est presque intemporel. Avec des corps qui sont très sculptés, des gens qui s'autorisent des fantaisies. Il y avait une nana elle avait un drapé noir, une voiline transparente, elle était presque nue en dessous, un peu à la dune. Il y a quelque chose dans cette scène vraiment de mindblowing, ça me fait de l’effet. Il y a quelque chose du cinéma, il y a quelque chose de la danse, il y a quelque chose de la survivance, d'un truc qui boucle inlassablement. Et puis, je vais le laisser dans un coin un peu. Parce que je rentre de Berlin et la réalité me reprend à nouveau. Je ne dois plus avoir beaucoup d'argent et là je prends un atelier de la ville de Rennes avec Lise.
Et là c'est le début de la Collective, c'est-à-dire c'est le début de, « je décide de m'engager dans un travail plastique, professionnel ». Et là on se rend compte qu'on est à peu près tous·tes au même moment au même niveau, c’est-à-dire qu'on est hyper seul·es. On est sorti·es de l’école, toust·es depuis peut-être un an, on est allé·es se balader quelque part et puis là on ne sait plus comment faire, il n’y a plus le groupe du collectif amical ou de paires des élèves, il y a plus les enseignant·es, c'est pas qu'iels étaient tous·tes forcément particulièrement pertinent·es mais en tout cas iels étaient là, et d'un coup on se retrouve à ne pas savoir. On ne sait pas comment faire une facture, on se raconte des trucs sur la thune on se dire, « avec ça tu peux faire ça, non, non avec ça on peut pas faire ça ». Il y a les premier·e·s d'entre nous qui se retrouvent en galère parce qu'on fait n'importe quoi et normal on n’était pas formé·es en fait. Donc on monte ce collectif, on fait je crois une première expo pas incroyable. Et on comprend qu'en fait notre sujet c'est pas de faire de l'art ensemble c'est de questionner la question du collectif au sein des arts visuels, et de questionner la question de l'argent, la question, de la formation, de la ressource et ça, ça va vraiment là où je disais que le monde de la nuit, le monde du travail de merde m'a fait une école, la Collective en est une autre. Ça a duré au moins 10 ans, et ça continue, c'est 10 ans d'apprentissage incroyable, c'est 10 ans d'amitié, 10 ans de mutualisation des ressources, 10 ans de fatigue aussi.
Et ça, ça va permettre je pense aussi d'asseoir une pratique artistique professionnelle avec une économie qui n’était pas incroyable mais parce qu'on s'interroge sur les questions de système de mutualisation économique, parce que on s'entraide, parce qu'on sous-loue ensemble les ateliers, parce qu’on génère du réseau, on se file les plans de résidence qui sont bien, on se dit "celle-là faut pas y aller l'accueil il est pas cool" et je pense que comme ça on arrive à se tuteller un peu et avancer dans ce post-école qui est quand même pas rien.
De fil en aiguille, je suis rattrapée un peu par les injonctions de la formation en art, c'est-à-dire d'un coup il faut faire, je n'ai plus de studio, j'ai plus d'endroit où faire de la performance, mais j'ai un atelier, j'ai déjà de la chance. Donc je me retrouve à faire de l'objet, je fais de la broderie beaucoup, je brode des images de guerre. Puis je vais assez vite comprendre au bout de quelques années que ça ne me va pas du tout en fait de travailler comme ça, je m'ennuie à l'atelier, je regarde mon téléphone j'attends qu'il soit 18h pour aller boire des coups, je me dis que je suis une mauvaise artiste. Je me rends compte que je me suis juste trompée de format et de médium, et il va y avoir une bascule. C’est que je vais décider de me défaire de tout ce que j'ai fait jusque là, il y avait des pièces en textile, j'ai beaucoup travaillé avec les cailloux aussi à un moment. Puis je voyais dans mon petit atelier que j'avais des choses qui s’entassaient, je me dis mais en fait qu'est-ce qui va se passer ? Je me suis retrouvé avec un faux caillou en Styrodur recouvert de paillettes, le truc s'abime, on veut pas le jeter, mais en fait il va jamais ressortir, donc là d'un coup il y avait une espèce de truc pas logique de ce que je voyais de l'art aussi. Il faut stocker des pièces qui ne sont jamais vendues et je n’étais pas dans cette dynamique-là.
✶Nous✶
Tu n’avais pas l'ambition justement de trouver une galerie ?
✶Johanna✶
Non.
✶Nous✶
Tu faisais pour faire en fait?
✶Johanna✶
C’est pas du tout que j'étais dans une espèce de pureté de l'art, je crois que la question de la galerie n'a jamais été une option, d'abord par intuition, puis politiquement en fait je voulais pas aller dans ce système-là. J'ai eu des amis qui ont commencé à avoir des galeries. Et puis j’ai compris pourquoi ça m'intéresse pas. Je pense qu'au début je le resentais de manière un peu intuitive mais c’était surtout que je ne veux pas faire d'objet. Ce qui m'intéresse, c'est le corps, c’est revenir à la danse. Et avec Isabelle Henrion, qui est commissaire d’exposition, qui a beaucoup accompagné mon parcours dès le début on décide de faire un travail ensemble sur le fait de jeter tout ce que j'avais fait. De tout bazarder. Il y a des trucs qu'on a remis dans la rue, d’autre qu'on a brûlé et on a ensuite organisé une exposition qui s'appelait des vaisseaux battus par la tempête, où on a demandé à plein d'amis à nous s'ils avaient justement des œuvres comme ça qui traînaient dont ils arrivaient pas à s'en débarrasser. Comment ils géraient tous ces objets, les ratés, ceux qu'on aime plus. C’était super, on a eu plein de discussions sur le rapport entretenu des artistes à ces objets là et on a fait une exposition en collaboration avec la Belle Déchette. C'était une expo où toutes les pièces qu'on exposait avaient été détruire et était revenu au maximum au matériau du début. Donc c'était des tissus nettoyés, des feuilles gommées, il y avait des trucs assez beau. Il y avait un grand dessin gommé avec juste les épluchures de gomme dans des sachets en plastique. Et on a fait un évènement où la Belle Déchette vendait des trucs pas du tout que des œuvres et nous on a inséré tous ces matériaux là.
Donc, le catalogue était vide, c'était que des listes de matériaux et en cherchant dans la Belle Déchette il y avait la possibilité de retrouver soit des fantômes, voir de recomposer des œuvres. Je pense qu'il y en a qui ont servi à faire des étagères, à réparer les portes, à ce que les gamins dessinent dessus et c'était questionner en fait aussi ces mouvements. Moi je crois que c'est ça qui me troublait dans les arts visuels un peu plus traditionnel c'est que les choses sont un peu figées. A partir de ce moment-là, où j'ai tout vidé j'ai commencé à travailler avec des danseurs·euses et ça, ça m'a fait trop du bien, c’était la bonne décision. Je pense que c’est la meilleure décision que j'ai pris de ma vie.
✶Nous✶
Et ça, ça fait combien de temps ?
✶Johanna✶
Je me suis demandé parce que j'ai ressorti récemment un portfolio. Je ressors un peu moins des portfolios parce que maintenant je travaille quand même plus dans le spectacle vivant. Il doit rester sûrement quelques traces sur internet parce qu'internet ça a la peau dure, mais c'était en 2017.
✶Nous✶
D’accord.
✶Johanna✶
Et donc, il ne reste rien de ce que j'ai fait avant.
La première pièce que j'ai faite après ça s'appelle Signe. C’était super pour moi de me replonger dans le travail de Tina Modotti, parce que je suis obsédée par les mains, par les photographies de mains et par les mains qui font des choses. Et ça va être vraiment le début de mon travail en chorégraphie : que des histoires de mains. Signe, c'est le 20e siècle en photographie refait par des danseurs·euses. Mais que les images de mains, donc ce sont toutes les positions de mains du XXe siècle c’est assez beau. Les danseurs·euses avaient des consignes, je travaillais avec des danseurs·euses qui n’avaient jamais fait la pièce. Il y avait une danseuse de danse classique, après j'ai travaillé avec un mec du hip-hop, des arts martiaux. C’était très intéressant de voir les qualités d'un corps. Une main d’une danseuse classique n’est pas du tout la même qu’une main d’un mec qui fait du Kung-fu. Je vais donc recommencer à travailler la danse, moi je vais très peu danser à partir de là, mais je vais vraiment être dans un plaisir et un éblouissement toujours renouvelé de travailler avec des danseurs·euses.
Quand je commence à faire de la performance et de la chorégraphie, je fais des trucs qui suivent la tendance à ce moment-là, c’est t-shirt blanc, t-shirt noir, jean et on va voir que les choses vont un peu bouger au fur et à mesure dans mon travail.
Donc là *montre une autre slide de son portfolio* on est encore sur un travail très minimal. C’est marrant de tomber là-dessus, je crois que c’est cette référence de 2001 : L’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick est vraiment un point de départ aussi. Elle pose un peu la même question pour moi que cette image dans le Berghain. Quand dans 2001 : L’Odyssée de l’espace commence, il fait une hypothèse. Il y a deux gestes qu'on aurait pu faire au début de l’humanité : celui de se servir de la main et de l’objet comme un outil ou celui de frapper l’autre. Et le film commence, on fait déjà le mauvais choix, on fout sur la gueule de l’autre singe. Une des hypothèses sur les 200 000 hypothèses de 2001 : L’Odyssée de l’espace est que peut-être si on avait fait un autre premier geste, il y aurait eu une autre histoire de l’humanité.
Et je pense que ça, ça va très vite être une question dans mon travail : qu'est-ce qu’on décide en termes de corps ? Est-ce qu’on peut réécrire ce premier geste ? Est-ce qu’on peut venir le soigner, ce geste d’erreur ? Est-ce qu’on peut venir se reprogrammer et réinventer ce geste ? Qui nous a emmenés là où on est, qui est quand même une catastrophe. Moi je suis atterrée par la catastrophe corporelle qu'on vit. À quel moment on a écrit cette histoire. Premièrement la narration est très faible et en plus les conséquences sont dramatiques. Donc se dire comment on peut tenter de se reprogrammer, faire d'autres essais de corps, et donc Signe, c’est vraiment une pièce qui est liée à ça puisque c'est le monolithe de 2001 : L’Odyssée de l’espace mais en version un peu Gifi.
*montre un autre slide* J’ai eu une grosse période fleur, grosse, grosse période fleur. J’adorais, je trouvais ça hyper beau, je pense que ça aussi, ce sont des marqueurs dans un parcours. Pour cette exposition à la crypte d'Orsay, j'avais un assez bon budget et j'ai vraiment pu avoir énormément de fleurs. C’était magnifique, on avait travaillé avec soixante gamins, dont des gamins qui étaient en classe opéra, qui chantaient un opéra pendant une procession avec des fleurs partout, avec des couronnes de fleurs, et ils venaient fleurir une exposition qui était faite pour recevoir ça. Donc sur le papier, super, les gamins étaient trop cool, on avait fait des objets qui étaient des espèces d'objets de procession, des vases pour porter toutes ces fleurs. Je m'étais quand même inquiété, j'avais eu un dilemme de me dire soit je travaille avec quelqu'un qui a des fleurs un peu mieux sourcées mais un peu plus loin, aux abords de Paris, soit je travaille avec la fleuriste du village. Et en fait, je me disais ce qui est cool aussi, c'est de faire tourner les économies locales, j’ai donc choisi les fleurs moins bien sourcées, je voulais transmettre ces thunes que moi j'avais du centre d'art à cette fleuriste. Donc j’ai acheté plein de fleurs, elle me livre et j’étais vraiment dans un truc à la fois d'excitation et presque de dégoût à me dire que c’était trop.
Puis je me retrouve à aller compléter quand même des trucs. Il y a une forêt et je me dis mais pourquoi je ne suis pas allée chercher les fleurs en forêt. Il y avait un espèce de non-sens écologique d'un coup dans ce geste que j'avais fait. On peut faire des erreurs, on peut se tordre, c’est pas grave. Parce que moi j'ai pas envie de faire tout en lin et en pelure d'oignon, ça, ça m’emmerde. J’avais envie de travailler avec ces couleurs là et ces fleurs, mais quand même je crois qu’avec cette pièce, c'est la question écologique que je me prends un peu plein fouet. Parce que d'un coup, j’arrivais à un endroit dans mon parcours où j'avais les moyens de prendre un peu tous les matériaux que je voulais. Et au final, je me dis qu’il allait falloir réfléchir un peu plus que ça que c’est pas qu’une histoire de moyens. C’est aussi une histoire de comment on fait ? Qu’est-ce qu'on manipule ? Et d'un coup, vraiment, ces fleurs partout à en gerber qui viennent sûrement de Hollande, par rapport à ce que je racontais, j'étais là, ça n’a pas de sens en fait, c’est une erreur et voilà, ça arrive, c’est bien de les raconter aussi, les erreurs. Mais l’endroit était magnifique, si vous avez l’occasion d’aller faire une résidence un jour là-bas, c’est la meilleure résidence de France, je pense, la crypte d’Orsay, à Orsay-ville, c’est le meilleur dispositif d’accueil qui m'ait été donné de voir dans l’art.
Bref voilà les fleurs, les fleurs. *montre un autre slide*
Et ça *montre un autre slide*, ça c'est marrant parce que c'est là aussi où il va y avoir un switch dans la pratique. C'est encore une histoire de main, c'est toujours Isabelle Henrion qui m'invite, on est sur une résidence de l’Institut français, année France-Roumanie, à la villa Rohannec'h, à Saint-Brieuc et une fondation en Roumanie à Cetate et c'est une grosse résidence, c’est un mois et demi. Un mois et demi, que des femmes, que des artistes femmes. Alors ça c'est assez intéressant aussi, je trouve, par rapport au sujet traversé, c’était plein de bonnes intentions, je pense que de vouloir faire une résidence en non-mixité, mais il y a plein de choses qui n’ont pas été pensées et ça a été un véritable carnage. Une catastrophe, émotionnelle, politique, économique, voilà, pour plein de raisons. Je rentrerai pas dans les détails, mais c’est plus complexe que ça, que juste mettre des personnes issues du même sexe, du même genre pour que ça se passe bien, c’est pas toujours comme ça que ça marche.
Mais par contre, parce que cette résidence ne se passe pas très bien, parce que je ne sais pas si vous êtes déjà allé à Saint-Brieuc, c’est quand même un délire, Saint-Brieuc. La directrice du musée d’art et d’histoire de Saint-Brieuc, elle m’a dit : « Saint-Brieuc, c’est juste une suite de mauvaises décisions ». Et donc, au début je me dis, tiens, j'ai hyper envie, on vivait dans le centre de Saint-Brieuc et toutes les nuits il y avait des cris et je me disais, j'ai hyper envie de travailler là-dessus. Ça crie pour plein de raisons, ça crie parce qu'il y a des gens bourrés, ça crie parce qu'il y a un hôpital psychiatrique assez important avec de l’accueil le jour, entre autres, ça crie parce que les gens crient quand il y a des endroits de misère sociale. Et donc, je me dis, tiens, j'ai envie de travailler là-dessus, j'ai envie de travailler sur les cris la nuit, je trouve ça hyper beau. Et en même temps, je me dis quelle violence d’arriver en tant qu'artiste, moi j'habite pas là, et de dire regardez votre bled, comment il est tellement triste que tout le monde hurle la nuit. D’un coup, je me dis mais je peux pas faire ça, c’est ultra agressif de prendre ce que moi je trouvais beau, ce que j'avais le luxe de trouver beau, parce que je vivais pas ici et de dire « oh, je vais travailler là-dessus et ce sera génial ». Non, je me suis dit c'était une très mauvaise idée. Et donc, j'ai vraiment trouvé un moyen de rendre hommage à ça et ce travail-là en particulier sur la souffrance des corps. Je me suis dit, bon, mais là il faut des gestes, il faut vraiment des gestes, ça c’est le projet de gestes de courage. Il faut vraiment de la danse de courage et comment le corps fait une résistance sans parler forcément. Et il y a ce courage de résister dans cette danse de la souffrance. Donc c'est vraiment une sorte de chorégraphie de la survie dans la douleur.
Là j'ai demandé à plein de gens de la ville de Saint-Brieuc, j'ai collecté des gestes de courage qui étaient fait plutôt avec les mains c'est-à-dire tout ce qu'on va appeler les gestes talissements, croiser les doigts. On se rend compte, qu’on fait plein de choses avec les mains, pour se donner du courage, toutes les pratiques, imposition des mains sur le plexus dans le cou, tous les gestes symboliques. Faire un fuck, faire les cornes du diable, voilà, tous les gestes sonores, claquer dans les mains, et j'ai récolté les récits de gens, les gestes. J’ai récolté des très beau gestes sur le visage, la manière dont les gens s'englobe le visage quand ils ont peur, quand ils sont inquiet.
Et j'avais produit une petite chorégraphie fait de plein de gestes de courage qui ressemblait au final, à une petite chorégraphie de cours d'école. À la fin, je la transmettais comme un kit de survie de geste de courage.
Je pense que c'est sûrement la première pièce chorégraphique que j’ai fais réellement. C'est ce petit objet qui est cet enfilage de geste de courage qu'on se transmet. C'était aussi beaucoup sur la question des transmissions sous le manteau. J’avais pas mal étudié Claude Cahun qui avait distribué en clandestin des messages, qu'elle glissait dans les poches, donc on avait aussi glissé toutes les descriptions de ces gestes. On les glissait dans pleins endroit, dans les bibliothèques. C'était une espèce de dispersion souterraine, très discrète de ces tout petit geste de courage. Je rencontre dans ce cadre-là, un garçon qui me dit qu’il ne fait pas vraiment de geste, qu’il écoute de la musique. Et d'un coup, il vient solutionner la suite de la résidence parce qu'il fallait que j'aille en Roumanie où je parlais pas roumain je sais pas du tout qui allait parler anglais ou pas, mais moi j'ai une pratique verbeuse pour l'instant de collecte de témoignage donc comment est ce que j’allais faire ? Et d'un coup bien sûr la musique, bien sûr la danse ! Il y a une tension aussi en termes d'énergie parce que la résidence ne se passe pas bien, donc en fait c'est ça on va organiser une fête. Avec cette idée très simple, souvent les idées simple on la peau dur. Donnez-nous le morceau qui vous donne du courage et à partir là c'est le premier dancefloor. On va l’appeler BRAVE, ça se passe en Roumanie à Cetate, il faut imaginer, il y a je pense 600 habitants autant à peu près de personnes Roms qui vivent à la marge, c'est au bord d'une route, il y a rien, on est au bord du Danube et on vit dans les vestiges du traumatisme de Ceaușescu qui est vraiment très présent. Il y a un truc d'énergie qui est quand même ultra intense pendant cette résidence et dans les récits qu'on nous fait de ce traumatisme, de cette tragédie.
On arrive dans cet endroit là par un concours de circonstances il y a cette envie, qui se passe avant que j'arrive, ou je dis à Isabelle « bon vas-y je règle le problème, on organisera une fête ». C’est pas grave peut-être qu’on sera trois mais l'idée c'est ça. Le protocole, c'est des morceaux qui donnent du courage, un mix avec ça et des boissons, une boisson que j'ai travaillé avec des femmes là-bas, une boisson à base de sureau. Une boisson de courage, qui est un protocole qu'on va garder pendant longtemps. Il se trouve que dans ce bled, au bord de l'autoroute il y a une boîte de nuit abandonnée à ciel ouvert et il y a cette boule à facette. On va trouvé assez rapidement la personne à qui ça appartient. Il se trouve que c'est le frère de la directrice de l'école qui adore qu'on soit là et il nous fait rouvrir cet endroit pour une nuit. Et là, il y a tout ce qui va se passer par la suite qui se joue à cet endroit, c'est-à-dire qu’on bosse pas mal avec des ados sur le projet, ils adorent, ils sont contents et on écoute plein de musique, ils collectent de la musique auprès de leurs famille de leurs grands-parents de leurs copaines.
Et on prépare cette fête, tout le monde vient. Pas pour nous faire plaisir c'est parce que cet endroit il symbolise quelque chose, le fait qu'il soit ouvert. On voit le mec qui a réparé nos vélos, les gens qui faisaient le jardinage et le ménage dans l'endroit où on était qui s'était fait trop beau, les gamins Roms qui viennent aussi. Et ça c'est intéressant aussi c'est-à-dire sur un territoire où les gens ne se croisent pas, les Roumains et les Roms, c'est vraiment très complexe, et d'un coup c'est d'abord les enfants. Puis, j'ai cette photo qui est de très mauvaise qualité mais elle est intéressante parce qu’elle traduit un moment où c'est les ados Roms qui arrivent. Au début c'est les petits, les enfants ça passe toujours entre les mailles du filet, mais là d'un coup c'est les ados Roms garçons et tous les Roumains sont un peu en train de se dire qu’ils vont foutre le bordel. Il y a un racisme anti-roms très fort et en fait ils arrivent et ils se mettent à danser, ils demandent s'ils peuvent passer un morceau parce que c’est un morceau qu'on n’avait pas collecté, on le met et là ils dansent sur un morceau incroyable, c'est un de mes grands regrets, je l'ai pas récupéré. C’est une espèce de techno roms vocodé. Et là ils font une espèce de danse avec beaucoup de mimes, beaucoup dans le plexus, dans la frime, c'est hyper beau et tout le monde regarde. Et puis je dis aux ados que maintenant on va faire un morceau sur deux et on enchaîne eux et une ronde traditionnelle. Et tout se passe incroyablement bien et d'un coup, se joue sur ce dancefloor, ce territoire, dans toute sa complexité avec ses corps issues de ces minorités très à la marge. Avec un corps qui traduit en plus, cette violence et d'un coup je me dis « ok c'est ça que j'ai envie de faire ». Ça va vraiment être le début de tout ce qui se passe par la suite de 2019 jusqu'à aujourd'hui.
D'un coup on va se poser cette question de pourquoi on danse ? Le mot danse vient quand même du fait de s’étirer. C'est pourquoi on se prépare, pourquoi on a des corps, on se prépare à des mobilités, à des vivacités, à des vitalités. Pourquoi les pouvoirs en place cherchent à réduire, empêcher, faire le procès, de ces vitalités et de ces mobilités. Voilà cette articulation en fait, elle va nous fait tenir pendant les trente prochaines années de recherche.
Et la deuxième question je pense c’est qui nous habite ? C’est comment on danse en temps de crise ? Avec peut-être deux axes principaux. Le premier c'est comment on danse quand on est épuisé ? Et ça c'est un constat, enfin moi, je suis hyper inquiète de l'épuisement des corps. Quelles que soient les classes sociales il y a un épuisement réel et d'une violence extrême pour les classes paupérisées, pour le prolétariat et plus on monte dans la hiérarchie politique et économique bien sûr moins les corps sont fatigués. Moi j'ai vu ma grand-mère d'un côté qui a n’a pas galéré niveau thune qui est encore en vie et l'autre qui a combiné des petits boulots qui est morte vingt ans avant.
Et cette question, comment on danse quand on est fatigué ? Comment on récupère de la vitalité, comment on se ressource ? Et là c'est le lien je pense aussi avec la collective c'est-à-dire comment le corps collectif vient rendre possible ces relais de ressources. De pouvoir se dire c'est pas grave s'il y en a qui sont épuisés à des moments. Qui peut prendre le relais ? Et puis ce bâton de vitalité comment on se le passe à des moments. Moi je prône pas l'ultra vitalité à tout prix, je crois que quand on est épuisé·e·s et fatigué·e·s le seul truc qu’il faut faire c'est de ne pas danser, c'est de se reposer.
Mais en tout cas, il y a une question. Comment on danse avec ses épuisements ? Et ça c'est un sujet pour nous qui sommes blanches, moi je suis cisgenre, j'ai des papiers et je suis française. À chaque fois qu’on rejoue BRAVE par exemple, on se repose à la question de comment on aborde cette question du courage, par quel prisme ? Il y a eu des fois on se disait quel sens ça a de jouer ces sujets-là dans un théâtre par exemple et on a eu des hyper longs débats. Certaines d'entre nous dans la compagnie disait on ne va plus dans les théâtres, on va dehors, on fait que du dehors on fait que de l'espace public et moi j'ai plutôt milité pour dire, non en fait, on tient les théâtres et on les contraint, on les contraint à être des ressourceries, on les contraint à s'engager, on les contraint à donner leur avis. On le voit malheureusement, on tient avec eux, parce que c'est aussi des espaces qui sont en difficulté, qui sont en danger. On commence pas à se dire qu’il faut faire le tri des endroits où faut aller ou pas. Oui c'est des endroits où il y a plus de bourgeoisie c'est sûr, oui c'est des endroits où il y a plus de personnes privilégiées mais c'est aussi des ressourceries pour les gens qui après peuvent aller redistribuer de la vitalité enfin donc voilà ça c'est le deuxième sujet. C'est comment on danse et avec quelle valeur. Avec quel principe, avec quelle connaissance de nos privilèges ou de nos absences de privilèges, parce qu’il y a plein d'endroits ou moi je n'ai pas de privilège, voilà je suis une femme, j'ai fait les frais très violemment de ce que c'est d'être une femme dans un milieu artistique. Donc comment on fait avec ça, comment on fait avec ces sujets, après on peut, je vous invite presque à aller voir les réseaux, ça raconte très bien aussi ce que je fais pour pas non plus que je parle trop longtemps. Donc on va continuer ces histoires de dancefloor, de musique de courage, jusqu'à là on rejoue au théâtre de l'air libre en septembre. On est allé sur plein de territoires, on l'a fait pour le 8 mars, on l'a fait pendant le covid, on l'a fait à au décès de Steve Maia Caniço il y avait eu un appel à danser, on l'a fait dans une cité à Strasbourg, à chaque fois chacun de ces dancefloors a reproduit ce qui c’était passé en Roumanie. C'est-à-dire, un territoire qui danse avec ses spécificités, avec ses corps, avec sa violence, avec sa vitalité et c'est à chaque fois, à la fois passionnant de traverser cet endroit de la rencontre du dancefloor, comme espace de rencontre et de recherche enfin moi je suis à chaque fois hyper émue et touchée de ce qu'on traverse et de ce qui s'y passe.
✶Nous✶
Et comment ça se passe, le processus de cette rencontre ? Est-ce qu'elle se fait uniquement au moment de la performance ? Est-ce que tu rencontres les gens avant ? Est-ce que tu discutes avec eux ? Est-ce que c'est long justement pour construire ça ?
✶Johanna✶
Ça va vraiment dépendre. En tout cas, c’est sûr que pour éditer un mix, il faut qu’on ait eu des liens avec des gens avant. Donc, il y a eu plein de formes de cette mise en lien. Quand on était en Roumanie, c’était la forme directe de la présence. Le 8 mars, on l’a fait beaucoup par les réseaux, avec un protocole qui était : que des musiques produites par des femmes, des personnes queers, non binaires, trans, et proposées par ces communautés-là. Alors ça, ça a fait un tollé, on était en 2020, on a fait que des ateliers en non-mixité, on a fait qu’une collecte en non-mixité, et voilà, ça a été intéressant ce qui s’est passé, ça m’a permis de faire du tri aussi dans mon réseau professionnel.
✶Nous✶
C’était à Rennes ?
✶Johanna✶
C’était à Rennes.
✶Nous✶
D’accord.
✶Johanna✶
Oui, et puis d’un coup tout le monde de la musique, qui sont des amis, ont demandé pourquoi on faisait ça, qui peut participer. Je sais pas, il y a un petit indice : journée pour les luttes, des droits des femmes, et des personnes associées, genre pas des hommes. Mais par contre, pareil, ça a été très formateur toute cette période-là. On est en 2020, c’est MeToo, c’est Polanski. Donc il faut se dire : ok, il va falloir qu’on soit tenace. Et aujourd’hui d’ailleurs c’est super parce qu’on voit que les choses ont tenu, et que je crois profondément que tenir un atelier en non-mixité devient un tout petit peu moins complexe qu’il y a 5 ou 10 ans.
À Hautepierre, près de Strasbourg, je suis restée 4 mois, j’ai vraiment vécu là-bas. Il se trouve qu’il y a eu ce dancefloor, mais qui a pris une plus grosse ampleur, parce que là j’ai travaillé avec des femmes. Une communauté de femmes qui s’appelle Femmes d’ici et d’ailleurs, tenue par une maîtresse, une femme qui s’appelle Sadia Aboissi. Au moment où j’arrive dans cette résidence, parfois on arrive en résidence et on se dit : ok, je sais pas trop, je connais personne, et l’espace qui m’accueille n’a pas vraiment de lieu parce que c’est un travail d’espace public. Et je me retrouve vraiment dans l’espace public à faire « bon ben, je vais aller chercher des gens qui dansent ». Mais ça m’a aussi bien remis à ma place, parce que je pense que j’attendais peut-être par stéréotype de me dire « je vais tomber sur des ados, genre qui font du hip-hop, qui sont dans une cité » – et que c’était la bonne cité, je me permets de le dire parce qu’ils le disent à Hautepierre. Ils disent : nous on a vraiment la cité, c’est l’une des plus violentes, on a tout les voitures qui brûlent, le shit, les flics – mais ils ont aussi un réseau de solidarité magnifique et incroyable.
Et en fait la première femme sur qui je tombe, c’est Sadia, qui arrive, qui est marocaine, qui me dit « bon, il paraît que tu cherches des gens qui dansent ». Je lui dis oui, et elle répond « ok, viens vendredi prochain à 18h devant le centre social ». Et là, il y a plein de femmes qui arrivent, ce n’est quasiment exclusivement que des femmes issues d’Afrique du Nord. Et on part la nuit, sur un périphérique, en marchant. Et en fait elle m’emmène dans un kebab, dans une zone industrielle, coincée entre une salle d’escalade, un escape game et un Gifi. Et là on rentre, et en fait elle, elle m’emmène à une fête, parce que l’une d’elles vient d’avoir ses papiers et c’est une grande fête pour elles. Et là, j’assiste à une fête absolument incroyable, avec de la musique géniale qui est une espèce de musique traditionnelle nord-africaine, mélangée là aussi avec de la techno, avec des youyous mais vocodés. Et ces femmes, là on est en non-mixité, c’est même pas choisi, c’est comme ça. On est sur une communauté qui, moi, me touche particulièrement, parce qu’elle me fait une démonstration de fête sans alcool, avec une playlist hyper fun, avec de la danse. Certaines arrivent vraiment, elles jettent leur manteau et elles se mettent à danser. Et je vais travailler avec elles pendant quatre mois à l’organisation d’un dancefloor, cette fois-ci dans l’espace public. C’est aussi la reconquête d’un espace qui est marqué par un sexisme systémique très puissant. Et là, on décide ensemble que ça sera sur la place, en plein milieu de la cité, devant le centre social. On fait venir un orchestre. Et le jour où on lance cette fête, qui s’appelle BRAVE HTP21 – 21 pour la date – il y a les femmes avec qui j’ai travaillé qui arrivent, elles sont toutes parées de costumes traditionnels, et elles sont surtout cent cinquante à arriver. D’un coup, je comprends la puissance du réseau de solidarité dans lequel elles s’inscrivent. Et les gamines, pareil, sont toutes en robe et d’un coup elles happent l’espace public.
✶Nous✶
Elles n’avaient pas certaines appréhensions face à tout ça ?
✶Johanna✶
Alors, elles en ont, mais je pense que le fait qu’on se connaissait bien, qu’elles aient choisi la playlist, qu’elles aient choisi l’orchestre les dissipent un peu. On a travaillé aussi avec une asso, et d’un coup il y avait des percussionnistes aussi qui étaient là. On ne l’a jamais écrit, comme un acte manifeste. On l’a écrit comme une fête. Il se trouvait qu’il était manifeste, mais elles n’y sont pas allées avec le poing levé. Je pense que c’était énorme pour elles de faire ça. Il y a celles qui ont dansé et c’était sûr, il y a celles qui ont dansé et c’était pas sûr qu’elles dansent, et il y a celles qui n’ont pas dansé. Et j’ai discuté avec certaines qui m’ont dit : j’aurais dû venir masquée. Et d’un coup il y a une des femmes qui m’a dit : mais si j’avais été masquée j’aurais pu danser. Elle ne dansait pas à cause de son mari et d’une injonction dogmatique.
✶Nous✶
Les hommes étaient là comme spectateurs principalement ?
✶Johanna✶
Il y avait assez peu d’homme, au final. Je pense plus du réseau du lieu avec qui moi je travaillais, qui aussi était très impliqué dans le maillage associatif militant local. Mais non, c’est quasiment que des femmes. Et d’ailleurs ça se sent, il y a un truc très libre quand même. Je pense que plus elles comprennent qu’elles sont nombreuses, plus elles font corps, et ça rend possible la danse. Donc ça dépend vraiment, et en effet plus on a de temps, mieux c’est, parce qu’il faut un contrat de confiance. Mais c’est comme quand on organise une fête en règle générale avec ses amis, sinon ça s’appelle une soirée et c’est souvent payant, c’est pas une fête. Enfin, il y a des fêtes payantes, mais d’ailleurs elles sont parfois complexes et elles posent des questions complexes de sécurité, de qui est là, qui a choisi d’être là, selon quelles règles ? Moi, je fais souvent cette blague en arrivant, de dire : bon, moi je vais organiser une fête, mais il va d’abord falloir que je me fasse des amis. Et le temps de mes résidences, c’est beaucoup d’aller boire des thés, des cafés, aider à faire à manger, pour justement créer cette relation de confiance. Parce que c’est pas rien après d’aller danser ensemble. Et c’est marrant parce que cette expérience de Hautepierre en particulier, les regarder dans le rapport à la parure. J’étais déjà, je pense, en train d’évoluer sur ces questions-là. Ces questions du t-shirt/jeans, qui était déjà en train de basculer, parce que plus on jouait BRAVE, plus je me disais : il y a un truc que font les gens, et qui me fascine et me touche, c’est de se préparer pour la fête. Et dans cette préparation se joue vraiment énormément de choses, qui ressemblent à une préparation pour la bataille.
Il y a les effets du maquillage, qu’on a minimisé évidemment pour les femmes et les minorités, comme quelque chose de l’ordre de la coquetterie ou de l’idiotie. Mais en fait, si on fait un autre câblage, on peut le rattacher au maquillage de guerre, au maquillage rituel, qui est hyper important en fait dans cette histoire de corps, de relation qu’on entretient au corps. Et puis les vêtements. D’un coup de voir ce que mettent les gens, comment ils se parent. La paillette, c’est ce qui nous reste de l’armure, c’est ce qui joue d’un effet métallique, et c’est ce qui ressemble plus à la côte de maille dans nos vestiaires actuels. D’avoir tout ce rapport entre le vêtement-parure, le vêtement-armure. Est-ce qu’on y va protégé au sens de talisman, est-ce qu’on y va paré au sens de séduction ou de parade ? Est-ce qu’on y va carrément armé pour qu’il se passe autre chose ? De quelle bataille on parle ?
v
✶Nous✶
C’est pas dur de toujours devoir sociabiliser avec beaucoup de personnes que tu connais pas ?
✶Johanna✶
C’est une bonne question. En plus moi je sais pas pourquoi je fais ça, parce que mon angoisse depuis que je suis toute petite, c’est qu’il n’y ait personne qui vienne à mon anniversaire. C’est d’être là, trois heures avant sur le canap, me dire il y aura personne, alors que non, mais c’est dans trois heures, c’est normal. Et de me dire : tu vois, il y a personne. Donc je me recrée vraiment des moments d’angoisses. Et des fois je me dis : pourquoi tu fais ça déjà ? Tu as déjà un problème avec ça, tu as pas peur que les gens viennent pas, et tu as fait de ça ton métier, à organiser des fêtes qui ne fonctionnent que sur l’engagement et la participation des gens. La vitalité que je trouve dans ces rencontres-là me rassure, je pense, dans mon niveau d’anxiété face au monde, et de me dire : ça va encore, on n’a pas tout à fait tout niqué. Donc je pense que ça, ça me permet d’y aller aussi, c’est ça que je vais chercher. Mais par contre, c’est sûr que je fais attention aussi de pas en mettre trop dans mon année. C’est pas des projets qu’on va jouer comme du spectacle vivant à 15, 20, 30 dates par an. Cette année, le Bal des Ardentes, il y a trois dates. J’irais pas beaucoup plus loin, souvent on se dit pas plus de quatre. Parce qu’en fait ça reste des fêtes, faut qu’on ait envie d’y aller, faut qu’on ait l’énergie de sociabiliser, faut qu’on soit sincèrement convaincu que ça raconte quelque chose, faut trouver les lieux où ça raconte quelque chose. Donc c’est aussi de faire attention à ça, à pas s’écœurer ou à pas être dans la surconsommation. De la même manière que dans la vie on n’organise pas des fêtes tous les week-ends. Ou sinon c’est des mauvaises fêtes.
Mais dans le sens où oui il y a un ratio d’énergie à donner. Et en plus ça pose la question de : qu’est-ce que tu donnes et qu’est-ce que tu reçois dans des logiques de don contre don. Moi je fais très attention aussi. J’ai l’impression qu’on a beaucoup été formé maintenant à être des artistes sur un territoire. Alors on arrive sur les territoires, et puis faut faire des trucs avec du public, donc allez on va collecter les rêves, les photos de famille, les machins, les trucs. Et des fois, enfin moi je me dis qu’on prend la tête aux gens. Ils s’en foutent qu’on soit là. Comment on fait pour que l’histoire elle se tisse à deux ? Et ça je trouve qu’il y a aussi peut-être cette question de l’énergie, de savoir ce que tu donnes, ce que tu reçois. Il y a un sociologue, qui s’appelle Pascal Nicolas-Le Strat, qui dit qu’il faut se battre contre l’héroïsme culturel. On ne vient pas sauver les gens. Si vous voulez aller faire des choses, en fait, c’est que vous avez envie de la rencontre et que vous croyez profondément à la fertilité de cette rencontre, et de ce qu’elle peut produire. Et accepter aussi qu’elle puisse ne rien produire. Parce que des fois, ça foire. Parce que les gens ils ont autre chose à faire. Et Pascal Nicolas-Le Strat le dit assez bien. Il dit : si vous arrivez dans un quartier et que c’est la fête du quartier, coupez des carottes avec les gens. Votre fresque ou votre machin, vous le ferez plus tard. Et ça, je trouve que c’est un bon baromètre. Les gens ils s’en foutent de te détester, vraiment, ils ont autre chose à faire. Des fois ça prend pas, parce qu’ils ont pas le temps, parce qu’ils sont pas là, parce que tu poses pas les bonnes choses sur la table peut-être aussi, c’est pas assez généreux ce que tu proposes.
✶Nous✶
Il faut trouver l’énergie entre donner et trouver le moment aussi pour se retrouver.
✶Johanna✶
Exactement, pas en faire trop, bien s’écouter et puis laisser les autres faire. Souvent, les pratiques participatives, c’est bien, c’est hyper ok d’être fatigué, ça permet aussi que les projets nous échappent. Moi, en tout cas, j’aime bien cet intitulé d’art de la rencontre plus qu’art participatif. Ce n’est pas moi qui ai inventé ce terme. C’est dans L’art en commun, Estelle Zhong Mengual fait cette proposition de dire art de la rencontre parce qu’il y a une co-responsabilité à ce que tout le monde soit un peu dans le coup. C’est l’occasion de parfois dire aux gens, voilà j’ai un coup de mou et de laisser Claude prendre le lead. Souvent en plus, les gens sont trop contents tu leur fais confiance et tu ne contrôles pas tout. Et ça vient tordre la notion de l’auteur. Je trouve que c’est vraiment le principal bénéfice : tu n’es plus seul·e auteur.ice du projet à la fin.
✶Nous✶
Quand tu dis que tu joues, que tu rejoues le Bal des Ardentes trois fois dans l’année, est-ce que tu y participes ?
✶Johanna✶
Oui, c’est le seul où je danse encore.
✶Nous✶
Est-ce qu’il y a un système ou pas, ou est-ce que tu crées des surprises quand tu danses ? Et est-ce que, deuxième question, tu as déjà été confronté·e à un danger ? Parce que des corps qui dansent ensemble, tu ne peux pas maîtriser grand-chose. Et par rapport à tes questionnements, tu peux aussi être confronté·e à des moments de danger, de violence aussi.
✶Johanna✶
C’est des bonnes questions. Le Bal des Ardentes, je peux montrer quelques images, parce que ça traduit pas mal le projet. Nous alors, quand je dis nous, en fait, je travaille avec une DJ, Amandine Braud, et une photographe et vidéaste, Estelle Chaigne, qui sont deux très grandes amies. Et depuis cinq ans, en fait, on collabore tellement tout le temps que là, moi, j’ai monté une compagnie, et elles sont artistes associées. Donc le nous, il est souvent pris là, parce que maintenant on est quasiment ensemble sur tous les projets. C’est aussi un peu la résultante de cette question sur l’autorat. Moi, avoir mon nom sur une pièce, je m’en fous un peu. Je suis beaucoup plus à l’aise avec la question de la compagnie, au sens propre du terme, du compagnonnage, de créer un écosystème de réflexion.
On est rarement toutes ensemble. Là, pour en parler, on était en résidence pour le coup ensemble en Italie. Mais voilà, il y a plein d’endroits et de moments où il y a des géographies variables, il y a des proximités, puis il y en a une qui est un peu plus loin. Mais en tout cas, déjà le fait de pouvoir dire nous, pour moi, c’est plus rassurant et ça me permet aussi de parler du travail un peu différemment, avec un déplacement, comme un objet qui m’appartient moins, qui serait moins intime et presque un peu moins égotique. Tout d’un coup, c’est quelque chose qui nous concerne à plusieurs, et qui a été écrit à plusieurs. Et je le trouve moins narcissique comme objet artistique. Et puis c’est aussi que moi, je suis issue des arts visuels à la base, donc j’ai toujours pensé les pièces avec des formats d’exposition ou d’édition. Et là, je vais dire une banalité, mais la danse, c’est hyper dur à transmettre. Tu peux faire un film de danse, tu peux faire des images de danse, mais en fait, tu ne peux pas faire grand-chose. Donc, en fait, créer un compagnonnage, un espace à plusieurs, ça permet de construire une mémoire collective, de faire œuvre autrement. Je pense que si on travaille encore ensemble, c’est aussi parce qu’on n’a pas la même place. Amandine, elle n’a pas fait d’école d’art, Estelle, elle est photographe. Et moi, je viens des arts visuels, et je suis devenue performeuse. Donc on n’a pas les mêmes codes, on n’a pas les mêmes références. On a une manière de faire qui n’est pas scolaire ou académique, mais qui est vraiment dans le faire. Et ça, pour moi, c’est assez important. J’ai aussi beaucoup appris d’Amandine sur la musique, sur la gestion des groupes, sur comment on fait des fêtes. Et j’ai appris beaucoup d’Estelle sur le regard, sur la prise de vue, sur comment on archive. Et il y a des rôles, mais ils ne sont pas figés, et c’est ça que j’aime bien.
✶Nous✶
Il n'y a pas qu'une clé de lecture, c'est ça qui est bien. J'ai l'impression que ça laisse aussi la liberté à chacun·e d'imaginer et d'interpréter les costumes.
✶Johanna✶
Moi je fonctionne beaucoup avec des empilements d'images, j'ai un ordinateur plein d'images, un Pinterest avec des tableaux sans fin et moi j'aime cette profusion, elle marche bien avec moi. C'est-à-dire des trucs qui fonctionnent vraiment par calque. Ça m'est même arrivé de travailler des costumes en imprimant des images de référence sur calque et de les empiler et de voir ce qui se passe dans l'accumulation. Et on le voit dans le Bal des Ardentes, ça joue parce qu'il y a ce costume, ça génère tout de suite quelque chose. Là on travaille une version où il va y avoir un vestiaire aussi, le but c'est d'arriver dans quelques années où toute la salle est costumée. Ça prend du temps mais c'est une vraie question, les vestiaires de mise à dispo, qu'est-ce qu'on récupère, les coûts du tissu, ça coûte chère et je veux que ce soit des beaux objets et pas que des trucs en papier crépon un peu dégueulasse.
✶Nous✶
Et ça repose la question dont tu parlais au début de la réutilisation des objets artistiques et qu'est-ce qu'on en fait après ?
✶Johanna✶
Ouais, en plus j'ai trop envie que ces objets circulent. Là avec le Kiosque à Mayenne, on fait des costumes avec les gens sur place en amont. De voir justement comment ces costumes ils continuent à vivre après cette activation-là. Il y a dans le lot des costumes du Bal des Ardentes, des pièces qui ont été faites par le groupe d'entraide de Venve et ça c'est hyper important pour moi de sentir qu'il y a un écosystème aussi de matériaux où rien n'est jamais perdu. Il y a plein de trucs de costumes qui sont repris, redécoupés, réinjectés dans le costume qui suit, il y a un truc d'upcycling constant. J'aimerais bien qu'il y ait un bout de la Grande folie qui est une pièce qu'on est en train de faire, qui passe sur cette activation du Bal des Ardentes parce que je pense que ce serait trop beau. Mais je sais que ça ne se fait pas trop. On ne prend pas normalement des bouts de spectacle pour les mettre dans un autre, les gens disent : "non mais ça, c'est pas malin de ta part en fait" et franchement je m'en fous. Moi je pense que c'est très bien et que ça va être super, on joue dans un ancien couvent et en ce moment ce sera top.
Et après, sur la question du danger, ça c'est une vraie question que pose la fête. J'ai l'impression que c'est un peu solutionné de soi-même parce que nous avec le Bal des Ardentes entre autres on a une contrainte et on garde la même maintenant pour BRAVE, c'est qu'on ne veut pas que les gens aient dansé avant. Parce que ça commence par un échauffement. Et on joue sur un truc d’horaire aussi, on refuse toutes les programmations après 23 heures. On joue tout le temps en début de soirée avec des gens qui sont très peu alcoolisés. Pour l'instant on est beaucoup programmé avec d'autres trucs donc je ne demande pas à ce qu'il n'y ait pas de bars, je m'en fous un peu. Je trouve ça même cool ce que ça peut provoquer si les gens sont capables de se tenir à peu près. Ce qu'on cherche à faire avec le Bal des Ardentes c'est aussi de faire des rondes, des cercles, refaire des farandoles et les corps alcoolisés sont moins opérants, ils sont plus dangereux. Sans parler évidemment même de l'agression sexuelle, sexiste, de la bêtise que l'alcool va alimenter comme on le sait. Un corps alcoolisé il est moins stable, il a moins d'équilibre donc en fait on peut aller moins loin dans le corps collectif avec des corps alcoolisés. Moi je pourrais dire pas d'alcool parce que je trouve qu'on a moins l'habitude d'expérience de danse non alcoolisée, c'est vraiment pas du tout le même rapport à la danse. Et passer le premier moment qui est un peu gênant - parce qu'on boit aussi pour se désinhiber pour aller vers la danse - mais passé ce moment-là, la qualité en fait, on n'a plus besoin de s'alcooliser c'est-à-dire que la danse produit d'elle-même une ivresse, une vitalité. Je trouve que l'alcool a plus tendance à nous sortir de la danse qu'il n'y paraît. Mais moins il y a d'alcool, moins il y a de drogue, moins c'est dangereux et je ne le dis pas du tout de manière morale. Et en plus nous on balise, on joue à des endroits, on choisit bien les partenaires, les diffuseurs·euses. Par exemple quand on a joué à la station Gares des Mines, c'est une des seules fois où on a joué à 4 heures du matin et en plus on a joué sur un format de striptease, donc là on avait demandé à rencontrer le staff de sécu, qui était trop cool et c'était incroyable comme soirée, le public a été extrêmement respectueux et joyeux. On est aussi dans un cadre où des danseurs.uses n'avaient rien consommé avant de jouer. Et nous en plus on est sur une partition où on est forces de proposition. Donc il faut être quand même bien attentif en fait et on veille à ce qui se passe, ce que l'alcool par exemple ne permet pas. Il y a deux ans, une des danseuses s'est éclaté le genou pendant le dancefloor et elle a réussi à faire un truc incroyable, je l'ai vue tomber et je me suis dit qu'elle faisait presque un truc de voguing un peu et puis elle est repartie à moitié à quatre pattes. À un moment, je me suis dit c'est long, ça fait longtemps que je ne l'ai pas vue, et elle s'était fait les ligaments croisés. C'est les dangers réels de corps mais elle le disait ce jour-là, elle est arrivée elle était hyper tendue, elle avait des problèmes à côté et tout et elle m'a dit : "je sentais qu'il allait m'arriver un truc" donc c'est aussi des bonnes leçons de bien écouter son corps.
Voilà donc à peu près comment on en arrive à ce genre de format. Pour BRAVE, on a repris ce format donc c'est toujours ce protocole de morceau qui donne du courage sauf que cette fois-ci il y a une introduction qui parle un peu de nos prochaines recherches qui vont être sur les danses de courage. Des danses palestiniennes, au krump et avec on a fait des costumes rituels à paillettes. Il y a deux danseuses de krump qui ouvrent le format et là on entame ce travail de recherche. Pour l'instant il y a cette question du fait de déposséder ou reposséder. On veut travailler sur la question des rituels de repossession c'est-à-dire comment on se re-remplit de certaines choses. Ça vient d'un constat qu'on a fait pendant la rencontre avec ces danseuses de krump qui racontaient très bien l'histoire du krump et comment elles y sont venus. Entre autres Tsaom qui est queer et afrodescendante, comment elle va jusqu'à cette danse au début qu'elle ne voulait pas pratiquer parce qu’elle trouvait ça ultra dark. Et comment elle va aller justement vers ça, elle l'explique très bien surtout la question de la colère, la question de l'émotion, comment elle gère ça. Comment elle découvre aussi des choses qu'elle avait mises de côté dans sa danse. Et là on est parti en Italie dans le sud, faire une résidence sur la tarentelle italienne et on a rencontré Mariella qui est danseuse et tambouriste de tarentelle. Et la c’est toute une histoire d'un rituel de danse et de musique de guérison suite à la morsure d'une araignée et on a plongé dans un monde nouveau. La première idée qui articule cette recherche c'est faire se rencontrer Mariella et Tsaom et voir ce qui se passe. On est vraiment encore sur la recherche, c'est plutôt des expériences autour de ces questions de danse de courage et de leurs récits. Parce qu'en fait ce qui nous a touché aussi c'est toutes ces femmes, ces personnes qui nous racontent ces danses de courage, qui nous racontent ces danses d'expiation où il faut sortir un mal de soi. Nous on a la chance de les avoir ces récits-là et on aimerait bien aussi travailler à trouver des formats où en fait ces récits se déploient, pas que les danses mais aussi les récits de ces personnes. Donc on est rentré il y a trois semaines et ça va être ça la suite de cette résidence. Voilà désolé, j'aurais pu faire plus court...
✶Nous✶
Je pense que vous avez répondu à quasi toutes nos questions.
✶Marjolaine✶
Non il y avait la question de l'institution que vous vouliez poser, ça serait important.
✶Nous✶
Quand tu t'es présentée dans le milieu artistique en tant que femme, est-ce que ça a été dur ? Comment ça s'est passé ?
✶Nous✶
Quel a été l'accueil ?
✶Johanna✶
C’est une bonne question, en plus moi j’ai fait la fac, alors là y a quelque chose de classiste. C’est à dire vu que la fac est une formation sans sélection, (enfin à l’époque, maintenant ça a l’air plus compliqué) et les beaux arts sont une école sur sélection en fait, y a un gap. Très marrant d’ailleurs, parce qu’en 3 ans quand tu sors de l’école d’art et qu’on te dit « t’as fait quelle école au fait ? » et que tu répondais « la fac » les gens étaient en mode" on est des pestiférés". 3 ans après au final on était toustes à peu près dans la merde ahah, et là d’un coup savoir si on avait fait la fac, les écoles, machin chose, ça devenait plutôt « oh comment t’as déclaré ton truc à l’Urssaf ? ». Mais déjà il y a eu, je pense, ces enjeux de hiérarchie de formations, que moi je trouve extrêmement problématiques... qui sont produits par les pairs mais non seulement par les diffuseur-euses. Après moi je suis toujours très surprise de comment aujourd’hui les arts visuels marchent. C’est à dire t’as des appels à candidature : on te dit qu’ils sont bordés, qu’il faut y répondre vite, puis après tu peux jamais un peu contacter qui que ce soit d’autre. On te dit « ah non faut surtout pas envoyer ton dossier en candidature spontanée ». Ce qui n’est pas le cas dans le spectacle vivant, qui a ses autres problématiques, mais où vraiment tu peux contacter les gens en disant « moi j’aime bien la manière dont vous travaillez, ça raisonne avec mon travail. Je sais pas où vous en êtes dans votre programmation, dans vos formats, si vous avez des dispositifs ? nanana… »
Les arts visuels c’est très bordé par ce truc de l’appel à projet, puis sinon le niveau d’après, c'est l’invitation. c’est un peu un jeu vidéo où tu passes des paliers comme ça, et tu dois faire cet effort de remplir des dossiers sans fin! Je crois qu’iels se sont un peu calmés maintenant mais à une époque c’était délirant fallait produire genre quinze pages. Bon tu fais ça, à chaque fois tu passes ton temps à passer des entretiens où t’es jamais pris·e. On rappelle les gens et c’est « merci bien, le prenez pas personnellement votre travail est super ». Donc y a quand même cet exercice là qui est déjà violent. Et je pense qu'au début de ma carrière, de ma sortie d’école au parcours de professionnalisation, j’avais envie de coller à ça. Un côté trop bonne élève, besoin de répondre... Surtout c’était presque lisser un peu le propos, fallait pas qu’il soit trop politique. Moi je viens d’une génération où « attention hein, art et politique euh.. non non non, on n’est pas là pour faire du militantisme ». Ouais on avait ces injonctions de pas tout mélanger. On en a beaucoup parlé avec Hugo et Julia aussi (*Note : Hugo et Julia de l'atelier Mclane). Je pense qu’on a fait les frais tous les trois d'un peu des mêmes choses. Le moment où tes pris·e par des précarités économiques aussi, tu te dis « faut que ça marche ». Je crois que le moment où je décide de changer ma méthodologie, (changer ma pratique, que mon médium ne me va pas et que j’ai envie de travailler le corps) et bien sur le coup par principe, je ne peux plus éviter ces sujets. Et je crois que je décide aussi de me dire « c’est pas grave ». A quoi ça sert que ça marche ? je m’en fous que ça marche parce que je fais quelque chose que j’aime, et là, je vais complètement me radicaliser, en disant que ce sera ça ou rien, que la pratique elle sera affirmée, mixte, intersectionnelle, politique, illustratrice du corps en fonctions des humains. Et ça a porté ses fruits, dans le sens où quand tu marches comme ça, tu es plus précis·e.
À partir du moment où t’es pas là à essayer d’arrondir les angles, ça permet la précision. Ça m’a permis de savoir ce que je voulais raconter et pas faire de concession. Mais en fait les gens, ça les rassure, c’est à dire qu'il y a des institutions avec lesquelles tu ne vas pas travailler... Et c’est très bien, parce que tu n’as pas envie de travailler avec elleux ! Et d’un coup je ciblais avec qui je voulais travailler, j’ai été plus claire et je savais avec quelles directrices de centres d’Art je voulais travailler, dont j’aimais les programmations ou la manière de travailler. J’étais hyper contente de travailler avec le CAC de Bretigny, avec Celine Poulain… J’ai changé mon écosystème de travail et d’ailleurs très vite, on parlait de Julia et Latifa, on se retrouve dans un réseau qui est un peu plus réduit mais tellement plus sécure. Et d’un coup je sais que quand j’arrive, que ce soit au kiosque à Mayenne, au TU à Nantes ou à Bain Public à Saint-Nazaire, elles se connaissent, y a des méthodologies de travail, et il y a presque des chartes. Parce qu’elles ciblent entre elles les manières de travailler, ça se voit dans les programmations, qui sont très paritaires, très représentatives des communautés minorisées, et vraiment il faut y croire. Y a encore des gens qui défendent ça, y a des gens incroyables qui travaillent sur le territoire, on a de la chance encore. Et là j’avais Jeanne de Bain Public qui disait « oui ben on est un peu abasourdi·es dans les pays de la Loire(*note expliquer la situation économique de la culture en pays de la Loire ), mais on va faire quand même et avec enthousiasme car de toute façon c’est comme ça. » Fin vraiment ce sont des gens avec qui c’est immensément agréable de travailler et de réfléchir, donc ça moi c’est un conseil que je donnerais : ne jamais gommer ou ne jamais polir un peu la pratique, en pensant que ça passera mieux comme ça. Les gens ce qu’ils ont envie de voir c’est ce que t’as dans le bide, ton énergie sincère, c’est là où t’es bon·ne après pour discuter autour de ça en fait.
✶Nous✶
est ce que t’as déjà été prise par des projets où t’as été forcée de lisser des propos ?
✶Johanna✶
Je pense que je suis fichée oui au rectorat :) Pour propos politiques tendancieux et apologie du port du voile, avec un projet qui s’est fait censuré, annulé avec le centre chorégraphique de rennes, et ouais… une catastrophe. Avec une enseignante qui a pété un câble, et en plus c’était horrible parce que là je comprends que tout le monde a été victime d’un système. Je comprenais ce qui lui arrivait : c’est à dire qu’elle avait été traumatisée par l’affaire de Samuel Patty et elle était dans l’obsession de se faire couper la tête ! Profondément ! Même pas symboliquement, c’est à dire que je pense qu’elle était terrorisée à cette idée là. Elle me disait « mais les images que vous montrez elles ne sont pas neutres ! » et je disais « mais les images c’est pas neutre, c’est pas possible montrez moi une image neutre ? » Fin en tant que professeure d’arts plastiques, comment… fin… je sais pas quelle image est neutre ? techniquement c’est pas possible. Et l’idée c’était qu’on faisait "Brave" avec les filles qui étaient en CAP petite enfance, (donc en non mixité de fait, pas choisie mais induite par la pratique) trop sympas et ça se passait hyper bien. On se retrouve en fait à déterrer plein de trucs, on se met à parler d’agression, y a même une intervention qu’on a dédiée à ça. Donc c’est pas grave, d’un coup je leur donne des adresses, elles se filent les numéros, voilà ça devient un sujet de se dire « ben voilà c’est ça on parle de corps ». D’un coup c'est 2h sur des agressions et on ne danse pas, tant pis on fait pas de costumes, y a aucun soucis, et y a une relation de confiance qui se met en place. On préparait justement une fête avec des costumes, et l'idée c’était qu’elles puissent s’anonymiser. Donc intéressant cette question de « comment on a le droit à l’anonymat en tant que femme ». Et à la déformation du corps, en plus adolescent, dans un rapport très très normé à la beauté. Donc c’était aussi les emmener au fur et à mesure sur le fait de se déformer, et c’était très intéressant de voir les séances. Au début elles se mettent en princesse, puis au fur et à mesure, on réussit à bouger les curseurs et faire sentir que les corps étaient un peu moins dissociés aussi. Tout ça pour dire que tout se passe bien, sauf pour cette enseignante. On est avec Estelle, on fait des portraits photo de ces gamines, et elle arrive dans la salle et voit des choses qui pour elles ne sont pas possibles. Je sais pas ce qu’elle a vu, c’est très interessant sur la question de la perception. Elle elle voit des gamines (qui pour nous sont en train de se déguiser) qui pour elle sont en train de se voiler, de se radicaliser et le sujet va être « une histoire de chiffon sur la tête ». Histoire qu’elle ne verra que par ce prisme là : la radicalisation, le grand remplacement. Toute une fantasmagorie. Et je vois cette femme qui arrache les trucs sur la tête des étudiantes et qui prend des photos en disant « je vais montrer ça ». Prendre des photos c’est ce que déjà on n’a pas le droit de faire, avec les jeunes qui sont ultra-choquées, qui répondaient à l’enseignante « ça va on sait ce que c’est de porter un voile et là c’est pas ça qu’on fait en fait ». Il y avait des masques d’animaux, fin vraiment… Mais je pense moi qu’elle était dans une vraie psychose. Et cette psychose est devenue un peu collective. Ça a annulé le projet, je peux même pas retourner au lycée chercher les costumes, j’ai des mails surréalistes et tout ça. Ça fera le sujet d’un travail à un moment, je la citerai jamais, ni le lieu, mais je veux comprendre ce qu’elle a vu. Je trouve que c’est passionnant, sur qu’est ce qu’on voit dans ces images. Quand on crée des images on peut y voir plein de choses : elle y a vu quelque chose de terrifiant. Et j’ai envie de comprendre ce qu’elle a vu dans ce rapport à l’autre. Là on est vraiment dans un contexte d’ultra islamophobie, Blancker fantasmait et délirait sur le wokisme, et moi d’un coup je pense que je représente l’agente du grand remplacement et ça lui est insupportable de voir cette gamine se voiler. Au début, j'ai tenté de contextualiser en expliquant: « Vous savez, les sardinières portaient aussi des fichus sur la tête pour se protéger du vent ». L'usage du voile ne se limite pas à la pratique religieuse dans l'islam - il existe de nombreuses autres explications culturelles et pratiques. J'ai rapidement compris que cet argument était difficile à faire entendre, et la situation a complètement dégénéré. Lors du dernier entretien, le proviseur m'a confié: « Je comprends parfaitement ce projet et nous l'avons validé. J'aimerais vous soutenir, mais j'achète la paix sociale dans mon établissement ». Je lui ai répondu que je comprenais sa position, tout en regrettant cette situation pour les jeunes filles concernées. J'ai souligné que le véritable problème était ailleurs : 90% de ses élèves ont déjà subi des agressions dans l'enceinte du lycée. Je lui ai dit : « Si vous voulez vous focaliser sur des fantasmes de grand remplacement, c'est votre choix. Mais vous avez probablement traumatisé des adolescentes qui, pour une fois, avaient un espace d'expression dans leur établissement scolaire. Vous avez préféré y voir des images de guérilla urbaine pro-palestinienne, simplement parce que dans un jeu de tarot, un élève tendait un foulard palestinien ».
Donc oui il y a certains moments en tension. C'est un bon apprentissage pour moi, j'aurais dû être plus maline je pense, j'aurais pas dû être moins manifeste ou radicale. J'aurais dû trouver des moyens de twister, de dire un peu différemment, et je crois que je n'avais pas compris la mesure de l'immense tension dans laquelle est l'éducation nationale actuellement sur la transmission, et qui demande vraiment d'être presque capable de produire des chevaux de Troie.
✶Nous✶
T'as des projets qui demandent de la mise en place et la participation de beaucoup de personnes, est ce que c'est dur d'être seule face à tout le monde parfois ?
✶Johanna✶
Là j'ai eu la chance de travailler avec Estelle mon amie qui est photographe, donc on était deux heureusement, parce qu'à un moment je ne savais même plus si c'est moi qui délirais. Entre autres y avait des séances, où y avait des gens du Musée de la Danse qui n'étaient pas là. Je pense que je leur en ait voulu et aujourd'hui je demande toujours aux établissements scolaires que la personne du lieu ou le diffuseur·euses qui m'invite soit présente. Maintenant, c'est vraiment un apprentissage, c'est-à-dire que je ne veux plus avoir à me justifier. Soit il y a une personne qui a entendu quelque chose possiblement et qui n'est pas d'accord avec ce que j'ai dit, mais je ne veux pas être suspectée. Le show ça m'emmerde, je ne suis pas là pour ça, je trouve ça toxique pour la santé mentale. Elles sont dures en fait ces situations, parce qu'elles sont réelles et c'est pas isolé. Ce sont des exemples comme ça, des accueils de merde dans des résidences par exemple. Moi je trouve que par le biais, d'abord de la collective et là de la compagnie on peut éviter ça. J'ai la flemme d'être seule face à ça, c'est trop dur. On est déjà dans des milieux politiques qui sont difficiles, qui sont précaires, qui sont fatigants à certains endroits, pour en plus se payer les sales choses annexes ? Il y a plein de gens qui le gèrent mieux ou autrement que moi, mais moi je trouve qu'être plusieurs c'est quand même une solution. Et forcément, ça te fait tendre vers des pratiques collectives, qui moi je trouve sont solidifiantes, qui sont émancipatrices, dans le dialogue qu'elles produisent.
✶Nous✶
Et en terme d'économie, tu as monté la compagnie, comment ça se passe ? Tu nous parles de précarité, est-ce que vous vivez vous trois de votre travail ?
✶Johanna✶
On vit de notre travail de manière très différente, vraiment je peux donner trois exemples, parce qu'ils n'ont rien à voir. Amandine a fait les Beaux-Arts de Rennes, Estelle a fait la fac comme moi, et j'ai fait la fac et un DUT. Amandine, elle a une double fonction, comme Hannah Montana, elle est chargée de la médiation à la Criée le jour, et DJ la nuit, ce qui commence à faire beaucoup d’ailleurs. Donc elle, elle a un salariat, plus cette économie de DJ. Estelle est artiste autrice avec double casquette photographe, vidéaste et musicienne expérimentale ; elle en vit, pas non plus en mode crésus mais elle en vit. Et moi, maintenant depuis trois ans je suis intermittente du spectacle, ça fait un micro game changer dans l'économie, ça reste précaire mais c'est un autre type de précarité quand même parce que là c'est des histoires de renouvellement. C'est-à-dire faire des cachets. Mais j'ai la chance d'avoir une espèce de double pratique qui est la pratique du costume que je développe aussi pour d'autres compagnies, qui est un peu ma soupape en terme de charge de travail et de santé mentale. C'est-à-dire que travailler pour d'autres compagnies sans être en charge sur des projets, d'un coup c'est pas ton histoire de parler de budget, c'est pas ton histoire si c'est annulé, et là vraiment de pouvoir re-avoir du travail d'atelier c’est très cool et très solitaire? Je n'ai pas besoin de socialiser avec qui que ce soit, hormis quelques discussions avec des danseurs·euses. Je pense qu'il y a un équilibre qui s'est créé entre des projets très prenants sur la sociabilité, sur la réflexion et sur la charge du projet. Et d'avoir à côté des collaborateur·ices avec qui j'ai la chance de travailler. Des gens que j'adore et qui sont très en cohérence avec ce que j'ai envie de faire. Je travaille quasiment qu'avec des metteurs·euses en scène qui sont queer, féministes, trans et c'est vraiment cool. C'est-à-dire que quand tu commences à travailler dans un réseau ou que tu décides de le faire, d'acter ça, mine de rien ça porte ses fruits. Parce que tu tournes dans un certain réseau, t'as un ancien qui connaît machin qui fait que tu travailles avec. Et moi je sais que je suis très chanceuse actuellement, déjà d'être intermittente c'est très confortable, mais en plus de me payer le luxe de travailler avec des gens où j'ai plus beaucoup à négocier. Même maintenant sur le Bal des ardentes, on refuse des dates quand on le sent pas, on joue très peu et on n'a pas de pression économique. Car nos économies elles sont aussi produites par d'autres choses.
✶Nous✶
Et tu penses que ça maintenant, le fait que tu sois à l'aise dans cette situation, ça vous a pris combien de temps pour en arriver là ?
✶Johanna✶
Alors je pense que ça nous emmène à trois quatre ans en arrière. J’avais 35 ans. Je pense que mon dernier boulot alimentaire je l'ai fait, j'avais 30 ans.
✶Nous✶
Du coup vous avez toutes une double casquette ?
✶Johanna✶
Oui je connais plus beaucoup d'artistes qui n'en n'ont pas. Là je vois je suis à l'atelier du Vivarium, on a un panel d'une dizaine d'artistes et on est trois à avoir basculé en intermittence. Alison Schmitt qui fait du drag, il y a Letta qui fait aussi du drag sous le nom de Claire Voyance et qui est passé sous intermittence l'année dernière, et Claire est en train de se former pour être cheffe déco. François il enseigne à Saint-Brieuc, Mathilde elle fait une thèse en parallèle qui est financée. Ouais on a quand même tous·tes une double activité. Mais je connais très peu de personnes qui actuellement ont une pratique straight qui finance totalement l'ensemble de leur vie. Au final, moi je suis très contente d'avoir cette double activité, je la trouve extrêmement fertile. Enfin moi elle me dérange pas. Par contre j'imagine qu'il y a des gens pour qui c'est plus pénible. Et parce que je pense que ma double activité, se joue d'une manière assez cohérente pour moi, avec des ratios de dépense d'énergie qui marchent un peu en vase communiquant.
Moi je dis souvent en intervention « soyez plusieurs, mettez-vous ensemble, n'importe comment, enfin trouvez un atelier ensemble, montez une asso, montez un collectif » ne serait-ce que pour mutualiser des factures et économies, supporter les coups chiants et les questions politiques relou. Julia elle est plus radicale que moi financièrement par exemple et elle en parlera sûrement, elle a fait d'autres choix économiques, on a eu longuement cette discussion-là. Moi j'ai fait le choix du dialogue avec l'institution. Je l'ai fait pour des raisons politiques aussi, c'est-à-dire que je crois à la nécessité d'avoir encore un pied dans l'institution, pour réussir à faire qu'elles soient opérantes et pas les laisser s'entre-mouvoir dans une droite fascisante. Julia et Hugo ont fait d'autres choix, qui sont tout aussi respectables et honorables, c'est-à-dire qui sont beaucoup plus radicaux ; je pense que je suis militante et eux sont activistes. On n'a pas le même rapport à ça non plus, et on en a longuement discuté, de jusqu'où on peut aller dans le rapport à l'institution tout en restant droit dans ses bottes. Sans avoir l'impression d'avoir complètement baissé sa culotte. Moi c'est un jeu que je suis prête à jouer encore car j'ai envie d'une politique publique qui soutienne encore la production artistique. Je viens d'un endroit où j'aurais pas fait ces études s'il y avait pas eu de financement public, s'il y avait pas eu de bourses, d'université, d'un endroit où je peux aller sans sélection, car je me sentais pas légitime d'être sélectionnée quelque part. Moi j'ai encore envie d'être en dialogue avec certaines institutions. Pas avec toutes. D'autant plus qu'à un moment il y a plein d'institutions qui prennent le tempo et la tendance de ce qui est en train de se jouer. Il y a certaines institutions qui ont compris qu'il faut faire des choix aussi et y aller. Toutes ne sont pas encore des vendues. Y en a des supers et j'ai fait ce choix d'être en dialogue.
✶Nous✶
T'as déjà été contactée par le luxe, par la mode ?
✶Johanna✶
C'est une excellente question, je suis en plein dedans ! Je monte un autre projet avec mon partenaire qui est musicien trompettiste. On monte une fanfare ensemble. Ça faisait très longtemps que je voulais être dans l'espace public. Et je pense qu’être avec lui et de voir l'efficacité de la fanfare dans l'espace public, les voir en manifs ou dans des espaces où personnes s'intéresse à la pratique artistique parce qu'ils ont pas le temps, et de voir débouler une fanfare dans une cité où tout d'un coup tout le monde est au balcon et les gamins sortent ! Et donc c'est un gros projet qui coûte cher à la production, mais on aimerait qu'il coûte pas trop cher à la diffusion mais il coûte cher en production, et là on a eu un gros débat sur la fondation Hermès. Sur les costumes entre autres. Moi j'avoue avoir milité en disant que je suis partisane de « on prend l’argent » . Je sais qu’on est dans le capital, mais on prend l'agent, mais d'une manière où on pourrait leur demander de travailler du tissu en upcycling et de faire sortir la haute couture dans la rue, là où ça a du sens. Des tissus qui verront jamais la rue sinon et je suis prête à me mouiller pour ça. De toute façon pour faire éclore cet objet on a besoin de thunes et c'est pas l'argent public qui va nous aider. Mais mon copain il a eu plein de retenues. Il est très militant sur les questions de classes, alors que je vais être plus militante sur des questions de genres ou d'inégalité. Et lui il m'a dit « non pas la Fondation Hermès » j'ai dit « c'est pas les pires, c'est pas les LVMH ». Mais bon je pense aussi que le fait qu'il soit intermittent depuis 10 ans, ça l'a pas emmené au même endroit avec cette négociation auprès du privé. Moi venant des arts visuels, ce dialogue de « qu'est-ce qu'on est prêt à accepter et avec qui on pourrait travailler » ça fait près de 12 ans qu'on y joue au bar : « Alors tu dis oui à qui ? tu dis oui à Vinci, tu dis oui à Mcdo ou tu dis oui à LVMH ? » ou « et si on te proposait telle somme et tant pour faire ça ? » et bien on l'a eu ce débat-là. On l'a eu avec ce nouveau gouvernement mis en place par Macron
✶Nous✶
Mais là c'est la fondation Hermès qui t'a contactée ou c'est la bourse ?
✶Johanna✶
La bourse. La question déjà « est-ce qu'on y va ou pas ? » ça nous a pris quelques soirées, quelques engueulades.
✶Nous✶
Et finalement vous y allez ou pas ?
✶Johanna✶
On va le déposer le dossier oui.
✶Nous✶
Ben oui, et puis c'est l'artisanat aussi Hermès.
✶Johanna✶
J'y vais un peu pour le côté métier d'art, mais c'est du bricolage en fait c'est sûr ! Il y a un moment on va tous·tes être dans ces relations de bricolage, de radicalité, je serais curieuse de revoir Julia et de lui dire que je fais ça. Elle va mal le vivre ! Voilà, on sait, on est très amies et on n'a jamais joué et développé nos pratiques de la même manière, mais je pense qu'on raconte des histoires assez similaires. Voilà on a juste décidé de les faire avec différents outils je pense.
✶Nous✶
Et puis au bout d'un moment on n'a plus le choix. Nous c'est pareil je veux dire, l'école d'art, on va devoir tenir en appelant Martin Bouygues qui habite à Saint-Brieuc. Enfin sinon on tient plus, c'est ce qui nous tient.
✶Johanna✶
Oui, j'ai l'impression qu'on est dedans. J'en discutais avec une amie qui travaille à Culture Justice, et cette année elle me dit que c’était 24 euros par détenu, pour l'action culturelle par an. Elle me dit que c'est un vrai sujet lors de leurs réunions, mais si elle trouve pas de subventions elle dit qu’elle ira dans le privé qu’elle n'en peux plus de se draper dans une pureté militante. Je sais que je joue le jeu d'un État qui veut privatiser à l'anglaise, à l'américaine ou à la suisse, et que l'aide sociale à la culture soit issue de fondations privées et du grand mécénat. Mais bon de toute façon on n'a plus trop le choix.
✶Nous✶
Ouais trop intéressant, là on a balayé plein d'aspects c'est super, merci énormément !
✶Johanna✶
J'ai l'impression d'avoir beaucoup parlé !
✶Nous✶
Ben non c'est normal t'es l'interviewée !
✶Johanna✶
Mais vous faites des recherches, est-ce que vous produisez... ?
✶Nous✶
Pas encore, on a pour projet de produire autre chose que ces interviews ;)
✶Johanna✶
Super j'ai hâte de voir tout ça!
Pas un seul processus commun pour tout les projets, chaque projets différent, dépend aussi de si elle est en collectif ou non. Certaine méthode quand même, deux choses qui prédomine : rapport aux sciences humaine : philosophie, sociologie comme point de départ et aussi "table de montage" : plein de réfs genre les livres, des citations, des textes, des films, ou tout se mélange.
Self-portrait : premier solo, 2005 (sans Loic Touset?), sujet post-colonial pas trop présent en danse et en art.
En même temps, il y a eu des émeutes de banlieues en 2005, lutte social, lutte de droit qui s'est propagé aussi bcp en France, moment qui est un peu rentrer dans son travail.
Elle s'interressait aussi au expos universelle, "les os humains" ? (chui pas sur du nom), côté un peu sauvage. Travaillé avec Nadia Lauro (chorégraphe) pour ce premier projets de collaboration.
Elle a aussi bcp travaillé avec Nadia pour d'autres projets car elles travaillent bien ensemble, même interets, elle se savent, elle se font confiance et elle peu travailler avec pas grand chose.
Montage d'une figure qui concentre des signes des questions minoritaire, elle est nue.
Signes fort : Coiffe, drapeau français et nudité : corps social et politique. Pour être plus large, pas que "femme arabe" et son histoire à elle. Annecdote du drapeau
"Commun qui n'est pas de moi", les gaulois. évolution de la danse, avant c'est vraiment centrer occiedntale, aussi au niveau du corps.
Elle s'est formé à Grenoble, en gym et en majorette, conservatoire danse contemporain et vite fait danse classique et école cunningham NY (grosse dinguerie la formation). Elle est à fugué à 17 ans pour pouvoir danser.
Regardez "Noir à l'opéra" sur Arte.
Elle travaille rarement avec une seule institution. "sans langue de bois, c'est pas un soucis" de travailler avec le TNB et d'autres même si elle a eu quelque fois soucis.
Avec le background qu'elle a, elle est censé postuler pour diriger un lieu/institution mais c'est pas du tout son truc "elle ne voulais pas faire de projets qui répondre à un cahier des charges".
Du coup elle est artsites associé avec les lieu, c'est des soutient mais ça ne veut pas dire qu'elle a tout ce qu'elle veut non plus.
Jamais vraiment eu de soucis avec les institution.
Elle a un peu intégré ce qu'était une pièce d'institution pour un projet Consul et Meshie et ça la dégouter je crois.
On voit pas assez le niveau de soutient, pas assez d'argent en gros.
Pia Menard
Légitimité de la publication, écrire un livre parce que normalement "une danseuse, ça danse"
Défendre les projets collectifs.
Extention sauvage en milieu rural.
Les signataires du 20 août, collectif dont elle a fait partie, "tordre les critères pour qu'ils s'assouplissent"
Elle aime bien les petits salles, petites formes, proximité avec le public. Elle n'a jamais senti que avec le TNB c'était un projet aussi parce que le TNB ont plein d'artistes associés.
Elle a des super chaussettes !
Exclu : elles vont remonter le petit chaperon rouge avec Antonia Baehr.
Quand elle monte un projet, elle choisi avec qui elle a envie de travailler, elle les contacte et vérifie si les planning sont ok, et par exemple pour Consul et Meshie elles ont bien bosser avant car très long projets , et après il faut trouver des théâtre pour donner de l'argent (répétion, payer les danseurs, techniciens) et garantir qu'il montrerons le spectacle. Aussi de l'aide de la région Bretagne. Certains lieux partenaires qui reste les mêmes "je ne dois pas faire du yoga avant de les voir" et certains changent.
Elle a aussi due annulé un projets car elle n'avait pas assez d'argent pour le financer.
Pas de work avec les théâtre privé français, juste vite fait les cabarets (en allemagne).
Elle est intermittente, salarier la structure administrative. Aujourd'hui plus d'argent pour rester dans ce lieu.
Si elle n'avait pas Extention Sauvage, elle pourrait travailler avec moins de monde aussi parce que Extenttion sauvage c'est des résidence d'artistes à l'année et le festival donc il y a besoin de gens.
"ils ont des sous en Suisse"
Marjolaine:
Merci Latifa de nous accueillir ici. Tu as ici les étudiantes et étudiants de troisième année et de cinquième année de l'option du graphisme de l'École des Beaux-Arts de Rennes. *présentation d’elle, d’étienne et george*. Et donc on a monté un atelier depuis deux ans avec Étienne et George autour de deux figures historiques de la photographie, d'entre eux guerres qui sont donc, Tina Modotti et Lotte Jacobi. Qui ont, on va dire, comme dénominateur commun d'abord d'avoir travaillé au même moment, d'être deux femmes militantes dans leur pratique et également de s'être rencontrées une fois. C'est assez beau comme histoire, il n’y a aucune trace de leur rencontre. Mais on sait que Lotte Jacobi a accueilli à Berlin Tina Modotti qui venait du Mexique et qu'elle a exposé en fait dans son studio. Donc il y a eu une exposition de Tina dans le studio de Lotte Jacobi à Berlin en 1928/1929 et il y a aucune trace de cette rencontre. Dons Donc c'est un peu ce qu'on a fait l'année dernière avec les étudiantes et étudiants qui ne sont pas forcément ceux là, c’était avec d'autres. On a travaillé à des projets autour de ces deux pratiques, uniquement autour de ces deux pratiques. Et là, pour cette année, on a voulu vraiment prolonger dans une perspective contemporaine le travail avec les heureux et heureuses élus dans cet atelier, avec l'idée d'interroger trois figures. militantes féminines locales. Parce que, comme tu sais, on a plus de sous *rires*. Donc c’est aussi à la fois on a la chance de vous avoir ici et c'est aussi pour des raisons économique. Donc on a pu identifier à la fois Johanna Rocard que tu connais. Voilà Julia Crinon qui est graphiste, qui fait partie de l'atelier McClane et donc toi qui est la dernière à interviewer. Et donc l'idée en fait, c'est vraiment de croiser vos parcours tout en les en les mettant en perspective par rapport à ces travaux de femmes artistes, militantes et donc de peut être dans un futur proche, de faire une exposition peut être aux Ateliers du Vent à Rennes, donc autour de vos pratiques, de leurs pratiques. Parce qu'à la base ce que je n'ai pas dit qu'il est important, c'est qu’on est parti de la collection d'images de Georges, qui a une collection impressionante de ces deux artistes. Et donc on a eu la chance d’en avoir conaissance et donc on a un corpus original.
/Latifa/
Que vous allez mobiliser pour une exposition ?
/Marjolaine/
J'espère ouais.
/Marjolaine/
Et donc on a commencé par Johanna Rocard au mois de novembre, on a enchaîné avec Julia Crinon, et donc à ton tour de t'interroger. Est ce que tu as des questions ? Est ce que tu savais que c'était autour de ces deux figures ?
/L/
Oui, je savais que c'était autour de ces deux figures. Georges m'avais dit. Voilà, et que ça correspondait à un moment question réponse. Mais sans tout le contexte en fait donc c'est intéressant de savoir.
/M/
Et c'était intéressant pour nous ici de t'interroger toi en tant que chorégraphe artiste du spectacle vivant aussi. Parce que Lotte Jacobi a fait toute une série autour de la danse. Donc voilà, c'était aussi créer un petit fil conducteur. Autour des questions politiques, de militantisme qui sont extrêmement présent dans ton travail.
/Nous/
Globalement, les thèmes qu'on va aborder, ce sera surtout les formes que tu produis, ta pratique militante, , ton lien avec le collectif et on va parler d'économie. Peut-être que tu peux commencer en nous expliquant comment se passe la réalisation de tes projets ? De l’idée jusqu’à la pratique. Ta réflexion. Par exemple, pour Self Portrait.
/L/
C'est pas mal de partir d'un projet parce que c'est un peu plus concret on va dire. Bon, déjà, il n'y a pas un processus qui s'applique à tous. Parce que chaque projet, j'ai envie de dire, ramène à lui des façons de faire et aussi, c'est très différent si c'est un projet en solo sur le plateau ou s'il y a plusieurs personnes. Enfin voilà. Donc bref, voilà. Après il y a, on va dire une méthodologie peut être qui préexiste à chaque projet, donc ça contredit à peine d'un poil ce que je disais précédemment. C'est mon rapport, peut être aux sciences humaines. Donc je suis assez proche de la sociologie, philosophie mais aussi en anthropologie. Donc c'est toujours des endroits. Qui où je vais puiser des choses où parfois où parfois j'ai puisé en amont et ça va donner un projet. Voilà. Donc en tout cas, ça, c'est un peu quelque chose qui préexiste. Et l'autre chose qui préexiste, c'est un peu un terme relié à Didi-Huberman, mais ce que j'appelle la table de montage, ce qu'ils appellent d'ailleurs j'ai vraiment, littéralement volé parce que je ... pas du tout le processus, mais le nom parce que je suis un peu je fonctionne un peu pareil dans ce qui préexiste au projet, c'est que je commence à ramasser des des références, ça peut être des livres, des films, des notes, des photos, des objets, des éléments, des couleurs, des éléments, des idées de décors, de scénographie. Enfin voilà. Et en général, c'est vraiment sur une table et je commence à monter coller. Souvent, comme ça, de façon assez intuitive, c'est jamais très c'est jamais. Voilà. Mais je me dis ah tiens bah voilà le violet pour Adieu et Merci. Il y a des choses qui s'additionnent comme ça, des textes qui se rapprochent, des. Enfin voilà. Donc j'appelle ça la table de montage. Et donc c'est littéralement une table assez grande. C'est dans mon bureau et où commence à se déposer petit à petit ce qui la concerne les projets. Alors par exemple, cette porte camouflage, c'est le premier solo que j'ai fait et j'avais très envie de faire un solo. J'ai envie de dire qu'il y a ce moment, je travaille avec pas mal d'autres chorégraphes, dont un en particulier qui s'appelle Loïc Touzé, et j'avais l'impression qu'il y avait plein d'éléments et notamment des éléments qui sont un peu dans la petite histoire et dans la grande histoire pour les nommer, une question notamment post-coloniale, qui n'était pas du tout traitée. On est en 2005, donc on a changé d'époque depuis, je pense que vous vous en rendez compte, mais à l'époque il n'était pas du tout traité dans la danse, très peu en art traité mais très peu quand même je trouve. En tout cas pas assez à mon goût et très présent dans les sciences humaines et surtout très anglo saxonne. En tout cas dans ce qui est objet de recherche théorique sur ces questions là, y compris d'ailleurs quand je dis il y a plutôt très présent dans les sciences humaines anglo saxonnes, oui, beaucoup aux États-Unis et aussi États-Unis qui regardent la vieille Europe. Donc, donc voilà. Donc du coup, moi j'avais besoin en tout cas de mobiliser ces questions là, vraiment pour des questions plus biographiques, mais aussi parce que dans le champ social et esthétique politique, je trouvais que c'était pas... J'avais l'impression, c'était pas tellement la question d'être invisibilisées du tout. J'avais l'impression qu'on partait dans la danse, on me faisait partir d'un déjà là qui faisait partie d'un commun qui n'était pas mon commun en fait. Donc bon. Bah l'art en tout cas, l'art c'est beaucoup de fiction, donc ça ne me gêne pas d'appartenir enfin de jouer cette fiction. Mais aussi, je suis aussi en tout cas, si si d'autres aspects pouvaient aussi coexister. Ce n'était pas tout à fait le cas, parce que je pense vraiment pour le coup par une inintérêt ignorance, un certain nombre de choses. Donc voilà, donc une fois que j'ai dit ça, voilà, je décide de faire un solo et il se trouve que, au même moment, donc on est en 2005, c'est une vieille époque peut être pour vous,hein. mais en tout cas à ce moment là, en France, à Paris puis partout en France, il y a eu ce qu'on a appelé les émeutes des banlieues, c'est à dire une lutte sociale hyper forte qu'on a vite recouverte. En tout cas le “on” s’attribue au gouvernement en France sur des sauvageons excités issus de deuxième ou troisième génération qui encore mettre le feu aux bagnoles et tout ça. Et alors même que c'était vraiment une lutte, une lutte sociale, une lutte de droit qui s'est après vraiment propagé dans toute la France. Et il se trouve que moi dans ma famille, j'ai des frères qui ont vraiment beaucoup participé, beaucoup plus que moi en tout cas. Et donc ce choc entre moi qui décide de faire un solo, on va dire que cet élément là est vraiment rentré par effraction un peu dans le travail à un moment vraiment très contextuel et où je me suis dit je peux pas, enfin je ne peux pas ne pas parler. Mais vraiment au sens même parler, c'est à dire : dire avec la voix, avec les mots, appeler un chat, un chat et parler de ça de ces questions, de comment ? C'est aussi qu'on continue à appeler une personne de deuxième, troisième génération en faisant, en recouvrant l'histoire coloniale, comme si elle n'avait pas existé. Enfin bref, bref. Donc voilà, il y avait ça d'un côté, il y avait une montée de voilà, de Nicolas Sarkozy à l'époque. Puisqu’en 2006, il accède au pouvoir et ce contexte n'était pas du tout, comment dire, anodin puisque il s'est beaucoup beaucoup servi de ce contexte social. Pas que, mais en tout cas pour. Voilà, pour traiter ces questions là, pour surtout ne pas les traiter et les rabattre encore une fois du côté de voilà, de la délinquance au delà de tout ce qu'on peut imaginer ou qui largement amplifie encore aujourd'hui. Et voilà. Et puis je commençais aussi à m'intéresser aux expositions universelles et voilà. Je me souviens d'un ouvrage à l'époque, c'était Pascal Blanchard qui avait sorti cet ouvrage s'appelait Zoos humains, je crois. Je crois pas, je suis même sûre.
Et donc forcément, je me suis aussi beaucoup intéressé à la façon dont on a exposé différents peuples dans ces expositions universelles et aussi comment on leur a fait jouer dans le cadre de ces expositions, comment on leur a fait jouer des fictions comme la fiction du cannibale ou du sauvage, de voila de plein de. Voilà. Donc ça, ça m'a beaucoup, beaucoup, évidemment hanté et violenté aussi. Mais voilà. Et je me suis dit qu'en tout cas, j'allais, j'allais me servir de tout ça et. Et puis j'ai tout de suite proposé à une collaboratrice qui collabore avec moi depuis le début qui s'appelle Nadia Lauro, qui est scénographe et qui a bien voulu collaborer sur ce premier projet. Pusique c'est quand même timide, c'était le premier. Voilà. Et puis. Et puis voilà. Donc ça a commencé comme ça dans un studio de danse, à Rennes d'ailleurs, ou à Brest d'abord, puis à Rennes et où j'ai mouliné dans mes questions pour arriver finalement à incarner une sorte de figure, un montage, encore une fois, c'est quand même très souvent présent dans mon travail le montage d'une figure qui concentre des signes, des questions minoritaires. Et puis voilà. Et je savais que j'allais être nu et et j'avais une grande base d'iconographie et tout ce background dans la tête. Et il fallait que que avec la danse et avec la parole, je puisse dire, enfin je puisse faire une opération qui devienne un projet quoi. Donc voilà, ça c'est un peu un peu passé comme ça.
/Nous/
Et avec Nadia, c'était ton premier projet avec elle ?
/L/
Euh non, j'avais déjà travaillé avec elle, mais avec d'autres chorégraphes. Enfin, moi j'étais interprète, notamment avec Jennifer Lacey. Voilà, c'était mon premier projet de collaboration, pour un travail que je faisais. Ouais ouais.
/N/
Et tu travailles encore aujourd'hui avec elle ? Parce que vous avez peut être des idées communes dans vos projet ? Ça interpelle aussi peut être des questions post-colonial.
/L/
Oui, ça c'est sûr, peut être de façon moins, peut être de façon moins focus que moi, voilà. Mais je sais qu’elle a même avec d'autres artistes, travailler avec d'autres artistes qui sont sur ce type de question, mais aussi aussi parce qu'on travaille très bien ensemble, c'est assez basique et surtout on a un bon inconscient qui travaille ensemble et on est assez télépathique. Donc ça, ça aide vachement dans le travail et on n'a pas besoin de tout se dire. Ben forcément, la confiance aussi fait que euh ben voilà, je suis pas la figure de Self Portrait, peut-être que vous l'avez vu ? *montre quelque chose dans un livre* Voilà. Bon là, mais peut être on voit plus le dispositif, c'est peut être plus intéressant dans le dispositif qu'à imaginer Nadia donc, qui est cette longue bande de scène blanche comme une sorte de plan théorique. Ça c'est un des éléments que moi, j'avais besoin pupitre, la corde qui met à distance, un peu comme l'idée de l'exposition. On voulait vraiment garder. Une grande de lumière assez importante puisque toute la pièce, c'est la dramaturgie du projet. C'est des successions, un peu comme des flashes photographiques, c’est à dire je suis surexposée. Puis la lumière s'étend sur l'exposition. Donc c'était nécessaire d'avoir cette amplification d'images, puis une sorte d'écran réfléchissant. Là, pas un écran, c'est le même matériau, c'est de laque folie et et voilà. Et puis après, moi j'avais aussi décidé, je sais même pas pourquoi je me suis dit ça. Mais n'empêche, ça m'a aidé au bout d'un moment, mais que je ne sortais pas de scène enfin il n'y avait pas de coulisses. Je rentrais le début et ça y est, c'est parti pour 1 h. Ça, c'était un choix. Le choix des signes, c'était la coiffe, le drapeau français, et voilà. Et la nudité, pour moi, c'est un troisième. Voilà. Et et voilà. Donc ouais, je disais Nadia. Parce que Nadia, quand elle arrive très très tôt dans le travail, ça c'est pas du tout quelqu'un qui va sur des idées. Et puis en venant voir deux ou trois fois livrer une scénographie, elle part vraiment des premiers bégaiements quoi. Je sais pas. Pour d'autres pièces, je vais vraiment oser lui montrer presque rien quoi. Il y a un tire-bouchon et je vais lui dire tiens je fais un projet. Bon euh. Je veux dire, il y a une confiance où j'ose bégayer. En tout cas, j'ose pas savoir. J’ose avoir un petit bout d'intuition, de rien du tout et Et voilà. Et c'est rare. Donc c'est aussi pour ça qu’on continue de travailler ensemble.
/N/
Juste une question par rapport à ce spectacle mais la nudité c'était dans un rapport politique ?
/L/
Ouais. C'était vraiment dans l'idée corps très enfin plutôt social et politique, plus que la nudité en fait. Et puis dans les arts (?), dans la prise de risques entre guillemets, dans les signes en tout cas que je voulais montrer puisque j'avais toujours peur qu'on me rabatte les questions d'identité. On dise “ah tien Latifa Laâbissi elle a surement des origines moyen orientales”. Voilà. Et donc elle vient nous parler de la femme arabe. Voilà. Et du coup ça me gêne pas, mais c'est juste quand on rabat du côté de peut être ce qui est ma petite histoire, alors que moi j'avais besoin d'en faire une sorte d'alliance des minorités. Et du coup j'ai fait ce montage parce que oui, le drapeau français, quand on le met dans l'autre sens, ben c'est un drapeau hollandais. Il y a aussi beaucoup de colonies comme vous le savez, ça m'a servi d'ailleurs une fois parce que la première fois que j'ai fait la pièce au Centre Georges Pompidou à Paris, il se trouve que Sarkozy avait été nommé et il avait interdit qu'on utilise la Marseillaise, qu'on déforme la Marseillaise, qu'on l’utilise voilà, il y avait un décret, je sais plus, sur les signes de la République dans le drapeau. Et donc moi j'étais en train de répéter avec mon drapeau et il y a un technicien qui est venu enfin un régisseur plateau qui est venu me dire ohlala je sais pas si ça va le faire. Le drapeau, parce qu'ily a eu un autre spectacle et qu’il y a eu un problème et donc je l'ai mis dans l'autre sens, parec qu'a un moment je e mets pour cacher les seins. Et j'ai dit "Ah mais non, mais c'est drapeau hollandais enfaite". Et là il m'a dit putain, les colonies, ça craint. Donc ça m'a servi de jouer. C’est totalement anectotiques, inintéresant. Euh. Donc voilà, avec Nadia c'est une longue histoire pour plein de raisons. Et j'ai aussi été interprète dans des dispositifs qu'elle a fait des fois je change de place, et c’est chouette aussi c’est vraiment super, ouais.
/N/
Tout à l'heure, au tout début de ta réponse t’as dis qu’au début que tu travaillais t’avais l’impression de devoir partir d’un commun qui n'est pas le tien. Est ce que tu saurais nous dire de quoi il était composé ce commun ?
/L/
Bah par exemple nos ancêtres les Gaulois ? Euh bon, plein de plein de comment dire. Mais même dans la danse ça a énormément changé. Aujourd'hui par exemple le département, notamment Paris VIII, mais plein d'autres. Mais je dis Paris VIII parce qu'il y a vraiment au département danse Paris VIII font un travail incroyable, mais où en gros c'était la danse occidentale quoi. Donc quand par exemple, même dans un simple cours, on te dit. Voilà une référence de danse et tout ça, si elles sont pas occidentales juste elle vale rien, elles ne font pas partie de ce qui est. Voilà. Voilà. Et puis aussi, c'est aussi basiquement le corps. Moi j'ai des fesses, j'ai un corps qui vient plutôt du nord de l'Afrique, donc je suis, voilà, et il y a des canons physiques. Regardez ce reportage qui est génial sur Arte, qui est vraiment super, c'est je sais plus, un noir à l'Opéra de Paris sur la nomination du jeune danseur étoile noir et vous verrez, j'étais hyper touché. Parce qu”il en parle aussi, c'est à dire comment à un moment donné, son physique et évidemment la couleur de la peau. Mais là, le physique, est un vrai problème. Il n'y a pas encore si longtemps. C'était Benjamin Millepied qui dirigeait l'Opéra de Paris, donc ça fait sept ans. Eh bien donc, lui, il venait de l'Opéra, donc il venait du New York City Ballet. Donc c'est des questions qui avaient déjà été beaucoup travaillé outre-Atlantique. Et quand il a dirigé cette institution, il était hyper étonné de plein de façons dont on distribuait les corps colorés ou pas, dans quelle pièce et tout. Et un jour, il décide de monter le lac des Cygnes et donc voilà, il est dans et il y a une répétition et il y a une jeune fille noire qui arrive. La peau talqué voilà, voilà en blanc. Et donc il était assez surpris et puis il lui dit mais je comprends pas en fait il l’a prends à part et il lui dit j'ai donné aucune indication de costume et tout ça. Donc c’est une proposition, enfin il voulait comprendre en fait. Et elle dit non, non, non, c'est les costumes qui nous ont dit que pour cette répétition, c'était juste le corps. Et pour moi talc. Et du coup voilà. Donc lui, évidemment, la discussion, il dit" bah je vais voir avec, voilà, il va voir les costumes et la direction là dessus. Et là on lui dit “ Ah mais on a toujours fait ça parce que sinon ça distrait dans le corps de ballet”. Il y a sept ans quoi, c'est pas... Donc c'est... Je veux dire, c'est juste que ça te distrait. Donc voilà, dans le documentaire, il en parle très très bien. Depuis, ça a énormément changé, voilà, ça a changé et ça fait trois ans et il y a eu vraiment lui notament, et ils ont monté un collectif, il y a eu des luttes, vraiment des luttes quoi. Donc voilà, donc j'ai envie de dire, c'est un peu voilà, cette même si dans la danse contemporaine, moi j'ai jamais, par exemple, j'ai jamais senti que j'étais distribué pour un truc ou un autre, mais bon, peut être. Sauf une fois à l'opéra de Lyon où j'avais vraiment l'impression de faire le quart d’heures exotique. Mais. Mais sinon, globalement, c'était .pas tant que ça, mais je pense qu’à l'Opéra de Paris, comme c'est des ballets qui préexistent, unrépertoire. Du coup ils sont. Voilà. Et puis je pense que c'est une institution vieille et visé à d'autres formés par d'autres idéologies.
/M/
Justement, tu peux rappeler ta formation.
/L/
Ouais ben moi je me suis formée à Grenoble, là où je suis née et voilà. D'abord pas du tout en danse, mais en gymnastique rythmique et sportive. J'étais majorette aussi, et puis j'adorais. Et puis après je suis allée au conservatoire et ensuite chez Cunningham à New York.
/N/
Et le conservatoire c’était de la danse contemporaine?
/L/
Danse classique. Mais la formation c'est vraiment une danse contemporaine et classique c'était obligatoire comme un training, mais c'était pas pour faire du classique. Mais ça faisait partie du cursus apprentissage.
/M/
Et chez Cunningham t’es resté combien de temps ?
/L/
Au départ, j'étais parti pour trois ans parce que l'idée c'était de faire l'école complète. Et puis comme j'ai commencé assez tard par rapport à là, j'ai commencé vraiment à me former dans un cadre professionnel. J'avais seize ans. C'est très très tard pour un pour une danseuse, pour une danseuse qu'à l'époque les danseurs, il y en avait tellement peu que même à 23 ans, on prenait des garçons quoi. Et donc c'était très tard et je ne sais pas, j'avais vraiment besoin d'être estampillé par une école. Donc je voulais rester trois ans. Et puis en fait, au bout d'un an, je suis rentré pour des vacances et puis j'ai été prise dans une compagnie nationale et du coup je me suis dit voilà, je fais c'était parti pour. Donc au départ c’était trois ans.
/M/
Et j'imagine que ça a été une expérience assez hors du commun. ton année à New York où pas. Parce que j'imagine que tu devais fantasmer à seize ans.
/L/
Ben je suis partie. C'était plus tard en fait, j'étais au conservatoire, je suis partie je devais avoir 20 ans, 21 ans. on va y aller même à 20 ans. Oui, c'était assez exceptionnel. Surtout que bah. Surtout que j'étais jeune. Si j'étais peut être allé en Espagne 1 fois, j'ai pas beaucoup voyagé. Euh voilà. Après voilà, j'étais un peu mono programmé école donc j'ai pas vu New-York comme on voila. Mais la formation et la formation c'était ça. Pour moi c'était géniale. C'est à dire qu'il faut savoir que Cunningham, pour les bonnes et les mauvaises raisons je dis les mauvaises raisons, c'est plutôt que il y a ça, il y a des courants qui créent un peu des hégémonies dans les formations. Ça les hégémonie, j'exagère un peu, mais qui sont un peu massives comme ça. Bon, et c'est vrai que Cunningham, moi j'adore, j'adore ce travail de tout ça. Mais. Mais c'est vrai qu'il y avait que ça. Par exemple, ça a totalement absenté la danse japonaise, totalement absenté la danse allemande expressionniste allemande. Voilà, en France c'était Cunningham, pas qu'en France. C'était une esthétique dominante. Voilà, hégémonie c’est beaucoup, mais esthétique dominante donc moi en fait, je suis allé vers ça parce que je n'étais pas assez curieuse, c’est tout à fait possible, et aussi parce que voilà, c'était vraiment le canon des années 90, c'était juste ce qu'il fallait faire. Et la danse allemande et la danse. Je dis ça aussi par rapport à (Mary) Wigman et ??? Ça c'était vraiment catalogué comme ringar regard expressionniste, trop figuré, trop. Voilà. Alors que la danse abstraite américaine, voilà le visage est pas du tout mobilisé, on regarde la ligne bleue des Vosges quand on danse, c'est un tout autre rapport, à un autre régime, il y a pas d’affect. Enfin en tout cas, on mobilise pas les régime d’affect pour construire une danse, c'est autre chose.
/G/
Comment t’arrives à situer entre le personnel et ses rencontres, comment t’arrives à expliquer finalement que ton tout ton travail arrive à dérouler un politique, un soupçon ? Comment ça vient ? C'est vraiment une question qu'on échange souvent avec Caroline qui n’est pas là, mais c'est vraiment cette question de comment on construit une figure, on voit au travers, on voit au travers. Des justement des trucs et des types que tu évoquais pour Benjamin Millepied, etc. Mais comment tu arrives à situer cette cette apparition de ce soupçon et d'arriver à ne pas rentrer dans la norme et de la déconstruire ? Comment tu y arrives ?
/L/
Moi je sais pas, j'ai l'impression que j'ai l'impression que ça s'est construit en tout cas, une espèce d'acuité comme ça en amont de ça c’est à dire que moi, pour faire de la danse, j'ai quitté ma famille à 17 ans, je suis parti un matin au lycée et j'ai fait une fugue et je suis jamais rentré. C’est à dire que donc il y a des positionnements comme ça qui ont, qui m'ont obligé et je le savais. C'était pas du tout un choc. Je savais que mes sœurs, on est douze enfants, six filles, toutes les filles sont partis. Donc c'était comment dire ? Il y a déjà du politique là dedans, dans le sens où voilà, il y a un mettre en adéquation un désir et un contexte, j'ai envie de dire normée par d'autres critères des habitus, des. Je veux dire, déjà ça, ça crée je pense que ça c'est en tout cas ça m'a pas surdéterminé, mais ça m'a toujours sans doute déterminé, quoi je pense.
/E/
Ça va bientôt s'éteindre..... (31 minutes 04)
/E/
Désolé. On peut reprendre du coup.
/N/
Il y a une question intéressante à aborder; puisque tu travailles en collaboration avec le TNB; Comment tu te places? Enfin, comme tu as une position militante, Comment ça se heurte ou pas avec le fait de travailler avec une institution?
/L/
Déjà, dire que c'est une institution avec laquelle je travaille, je reviendrai dessus après. Mais je travaille rarement avec une seule structure puisqu'à un moment se pose la question de l'économie. Mais dans quel sens tu veux dire ? dans le sens de l'institution qui représente ....?
/N/
par exemple tu pourrais avoir des contraintes, je suppose, imposées par un regard que l'institution donne. Du coup est-Ce que tu y es déjà confronté ? Ou est-ce-que justement tu as un peu carte blanche et c'est pas du tout un souci de travailler avec l'institution?
/L/
Ouais, honnêtement, sans langue de bois, c'est pas un souci. Mais en tout cas avec le TNB. Mais même avec d'autres lieux parce que j'ai eu d'autres soucis. Je peux parler d'autres soucis. Comme par exemple la façon dont on est soutenu dans le dans le spectacle vivant, on va dire, il y a une sorte de montée en puissance. C'est assez hiérarchique. Ça veut dire que on fait une première demande quand on est jeune artiste, on fait une demande d'aide au projet, puis une demande de consolidation pour pouvoir avoir une personne à l'administration, puis une autre. Donc il y a des étapes comme ça. Et par rapport à mon travail, c'est à dire où il est montré, et puis mon âge, la notoriété, je serais censé aujourd'hui ;l'étape d'après, ce serait diriger un lieu. Je suis censée postuler pour un pour un lieu, pas forcément pas un théâtre, mais un centre chorégraphique pour moi. Et par exemple, ça, c'est un choix que j'ai fait. Je l'ai fait une fois à Rennes avec une autre artiste qui s'appelle Fanny de Chaillé, qui est metteuse en scène. Et en le faisant, c'était hyper intéressant. Mais je me suis rendue compte justement que l'institution, comment elle dirigeait l'institution, ce n'était pas du tout mon histoire, mais pas du tout ! C'est à dire que justement, quand on est à la tête d'une institution, peut être que certains s'en sortent mieux que d'autres. Mais je trouve qu'on métabolise tellement le cahier des charges que j'avais peur de faire des projets de cahier des charges en fait. Et en disant ça c'est pas un regard sur les artistes qui dirigent ces lieux que je fais. Mais moi en tout cas, j'avais cette sensation là. Donc ça, par exemple, c'est quelque chose que j'ai écarté. Après avoir écarté ça, il faut trouver d'autres formes d'alliances.
Donc il y a ce dispositif d'être artiste associé dans des lieux comme je l'ai été aux Laboratoires d'Aubervilliers. D'ailleurs, c'est là qu'on a fait le bouquin. Et bien c'est des endroits où on est accompagné assez en mode "carte blanche". Alors Rennes, c'est très particulier parce que c'est la première fois que je vois un.e directeurice de lieux artiste avoir autant d'artistes associés. Donc au début, je me disais mais c'est de la folie ! Là on est, on est, on était 30, puis 20. Enfin voilà, c'est énorme ! Je pense que c'est plutôt une bande de gens qui connaît ou qui ne connaît pas du tout. Moi par exemple, ils me connaissaient pas du tout. Il avait vu self portraits; "Arthur Nauzyciel" pour le nommer; et à partir de ça, on s'est on s'est rencontré. Ce sont des soutiens à la carte. Mais ça ne veut pas dire qu'on a tout. Quand je dis la carte, c'est à dire moi, par exemple : cette année, je vais faire un projet, je sais pas, je suis sur une production, je vais avoir besoin de lieux de répétitions, d'un peu d'argent en apport. Pas l'ensemble du budget, mais d'un peu d'argent. Et je vais me dire en tant qu'artiste associée, je vais essayer d'avoir ça. Et des fois c'est possible et des fois c'est pas possible ou c'est possible, mais avec moins de temps, de répétition, moins d'argent, des fois tout est possible. Ça fait longtemps que ça n'existe plus. Mais pour des histoires de aussi d'argent public qui se sont raréfiés. Il n'y a aucune pression. Par exemple, moi je ne fais pas de pièces pour des grandes salles. Je l'ai compris, j'ai envie de dire de façon intuitive. Je me suis rendu compte que voilà, je faisais des solos, des duos. Le nombre le plus important de danseurs, c'était sept. C'était une commande récemment pour l'Opéra de Nancy, mais c''était super. J'ai adoré le faire mais moi en tout cas, quand je suis au plateau, quand moi je performe aussi, j'aime bien les petites formes. C'est comme ça, j'aime bien avoir le public très proche, donc c'est souvent des
jauges.
Par exemple, comme à Saint Melaine, c'est 120 personnes, des fois c'est un peu plus, ça peut aller jusqu'à 300, mais en tout cas c'est souvent des petites formes. Et ça, c'est pas ce qui ramène le plus d'argent dans les lieux parce que c'est prosaïque. Mais qui dit petite forme dit petite billetterie. Et par exemple, j'ai jamais senti que pour le TNB c'était un problème. Donc je pense qu'il y a suffisamment d'hétérogénéité dans la programmation pour que, à la marge, il y ait des artistes comme moi, parce que je suis pas la seule. Mais il y a deux trois artistes. Il n'y a pas par exemple quelqu'un dont je suis très proche et que j'adore, Patricia Allio par exemple, qui est metteuse en scène. C'est pareil. Patricia, elle fait des pièces aussi pour des pour des petites jauges. Et Patricia Allio, elle est artiste associée aussi. Je ne sais pas si ça répond à ta question. Par contre dans la direction du lieu, là ça devient vraiment autre chose, vraiment, c'est très politique, tu deviens un peu la vitrine d'un établissement public français.
C'est quand même un petit job. Et moi on me l'a fait sentir. Donc il y a un jour un conseiller à la DRAC qui mais qui n'est pas la conseillère qui est en ce moment à la DRAC, c'est bien antérieur où on m'a dit ben il faut absolument postuler, là il y a tel lieu, tel lieu qui va se libérer en France. On ne sait pas du tout si on va la voir. Quand on nous propose de postuler, c'est simplement d'être parmi d'autres candidats. Et là, j'ai compris que ce n'était pas du tout pour moi. Et là on m'a dit : "mais vous manquez complètement d'ambition, ça ne va pas du tout." En gros, "vous êtes malade, ça se soigne ou quoi?" Et donc moi j'ai expliqué que mon ambition était ailleurs. Elle était vraiment dans les projets, dans l'extension sauvage en milieu rural, dans des configurations collectives que je mets en place très très souvent, comme ici par exemple avec avec Gilles Amalvi et puis Olivier Marboeuf. Enfin voilà, que mon ambition est ailleurs et que je considérais que ce n'était pas un gros mot, mais qu'on peut en faire ce qu'on veut. Donc c'est plutôt ce type d'injonctions. Voilà.
/E/ :
je me permet encore une interruption, ça ne filme plus, la carte est pleine. Est-ce Qu'on est d'accord? Qu'on laisse tomber?
adele :
Moi j'ai une carte si vous voulez. On peut tout tenter, mais il n'y a pas beaucoup de place.
etienne :
Je ne voudrais pas qu'on s'interrompe toutes les dix minutes. Ça coupe un peu la dynamique quand même.
Georges
Si ya une carte, On tente le coup.
etienne :
Il y a marqué que c'était en 4K. Oui c'est pour ça je me dis Peut-Être on a juste oublié de régler.
Pauline :
elle sont super tes chaussettes :)
/L/ :
AH merci ! je voulais mettre d'autre chaussettes, Et au final j'ai choisi ces chaussettes. Tiens, je vais vous montrer les chaussettes que j'ai choisi finalement, parce que c'est trop bien.
Normalement c'était des chaussettes pour une piece que j'ai fait il y a un an avec une artiste géniale ! Antonia Bear qui vit a berlin.
Marjolaine :
Et tu prépares des choses en ce moment ?
/L/ :
Oui, il y a une chose que je peux... En fait, avec Antonia Baehr par exemple, pour je ne sais pas encore quand, mais en tout cas, on commence à.... On va remonter le Petit Chaperon rouge version Antonia Baehr et Latifa. Mais après? Non.... Après là je suis en train de faire un projet d'ailleurs plutôt sur la performance des années 1970. Mais comme tout, les questions de droits n'ont pas été encore réglées.... Du coup je dis rien. Mais en tout cas ce sera montré au frac à l'automne prochain. Oui.
lena :
Pour rebondir sur ta réponse d'avant, tu disais que tu n'avais pas de problème avec le TNB, mais est ce que tu as eu des problèmes de publications?
/L/ :
Écoute, non, je pense qu'il y a plein de gens qui ont des problèmes. Mais j'ai un avantage et un inconvénient qui a aussi un avantage... C'est que comme je l'ai dit tout à l'heure, quand même, le fait d'être sur des petites jauges... Par exemple, là, récemment, je discutais avec une autre artiste qui fait des spectacles avec du monde. Et elle me dit que dans les rendez-vous de production, ça arrive très souvent, un peu comme ça se fait aussi au cinéma, qu'on lui demande la distribution qu'il va y avoir au plateau et on lui soumet des noms, on lui dit ben je crois pas que telle personne par exemple, c'est un peu le même type de personne. Elle est plus connue ou il est plus connu. Voilà, moi ça ne m'est jamais arrivé, mais vraiment jamais. Pour moi c'est tout l'intérêt de la marge. C'est à dire qu'il peut y avoir à la fois des luttes actives et qui peuvent vraiment revenir dans le travail. Je ne sais pas si vous connaissez le travail de Phia Ménard. Je parle d'elle parce qu'elle est aussi artiste associée et elle fait des pièces pour les grands plateaux et voilà, elle je pense que c'est plus compliqué, c'est beaucoup plus compliqué. Des fois même, je me demande pourquoi on me soutient encore. (Rires) Parce que c'est quand même dans la case expérimentale, c'est quand même pas ce qui est le plus bankable quoi.
Mais un truc important à dire quand même. Tiens, tu veux voir la carte postale la plus haute qu'on fait? La pièce qu'on a fait avec Antonia Baehr qui s'appelle Consul et Meshie, c'est une pièce qui dure quatre heures. Par exemple, quand j'étais en train de postuler à Rennes, avec Fanny de Chaillé, on était en création en Allemagne, à Berlin avec Consul et Meshie et on savait que ça allait être une pièce longue...on savait qu'on allait être deux guenons... Et un matin, je me suis réveillée alors que j'avais une session de travail sur le dossier avec Fanny de Chaillé et j'ai eu une pensée, mais vraiment qui m'a traversée. Et furtivement, je n'y ai pas réfléchi et je me suis dit "Oh putain, mais la pièce que je suis en train de faire, c'est pas du tout la pièce d'un centre chorégraphique" je ne peux pas vous dire à quel point cette pensée m'a dégoûtée de moi-même. Et je n'ai d'ailleurs osé le dire qu'à Antonia. J'ai intégré ce que c'est qu'une pièce pour un centre chorégraphique, tu vois ce que je veux dire? Et peut-être travailler avec moins d'argent, essayer de voilà, mais être vraiment au cœur de mes objets de travail. Peut être qu'ils ne sont pas bons, peut être peu importe. Mais revivre, même furtivement une pensée comme celle là... C'est à dire, c'est quoi une pièce pour un centre chorégraphique? Je parle pas des gens qui les dirigent, ce n'est pas un rapport de jugement, c'est mon rapport . Mais il y a par exemple un jour, un metteur en scène m'a confié -un jeune metteur en scène qui venait de prendre la direction d'un lieu, je ne vais nommer personne- que quand le ministère a vu la pièce en question, on lui a dit que ça craignait parce qu'on ne voyait pas assez l'argent sur le plateau, on ne voyait pas le niveau de soutien. Et donc on lui a vraiment dit ça serait quand même bien que tu travailles avec des scénographes, qu'on voit que c'est une pièce de de CDN quoi quand même ! Pour ceux qui dirigent, il y a plus de pressions je pense beaucoup plus que ouais.
/N/ :
quelle est ton économie par rapport à tout ça ? Vu que tu privilégies les scènes plus petites, il y a peut être moins de moyens qui vont avec ?
/L/ :
Oui, c'est comme ça que ça marche. C'est aussi basique que ça.
Déjà, peut être vous dire très concrètement comment je suis structurée. Parce que c'est un peu le statut. Donc c'est une association qui s'appelle Figure Project, on est soutenu·es au titre des compagnies conventionnées. Chaque niveau de soutien du ministère de la Culture est déterminé par des critères. Donc, par exemple, ce statut là, c'est le statut qui est juste en dessous de diriger un lieu, par exemple pour donner une idée. Donc ce statut là sous-entend que tu dois faire un certain nombre de dates de tournées, sous entend que tu dois tourner autant un certain nombre de dates en France et à l'étranger, en Europe et en dehors de l'Europe. Donc tout ça c'est aussi très économique. Ça veut dire aussi que la visibilité de ton travail, elle est à ce type d'échelle. Ça sous entend aussi qu'il y a des critères pour les questions de l'enseignement par exemple, de transmettre, en tout cas d'avoir le souci de ça. Je trouve que c'est hyper important et j'aime bien. Donc voilà. Qu'est ce qu'il y a comme autre...? C'est principalement ça, et après c'est d'être carré avec l'argent public quoi. Ça c'est un peu... Donc ça veut dire des bilans financiers sur ce que tu as fait, ce que tu n'as pas fait. Voilà, moi j'y ai fait rentrer d'autres choses, par exemple, la question de la publication, parce que pour moi, c'est important, ça a vraiment ponctué plein de moments dans mon travail. Et quand je dis "j'y ai fait rentrer", ça veut dire qu'à un moment donné, il faut aussi dire ben oui, ben là par exemple, il faut défendre le fait que j'ai moins tourné, mais j'ai consacré du temps à ça et que je considère que ma pratique de danseuse, eh ben elle est aussi légitime en faisant un livre. Et ça, c'est pas évident parce que normalement une danseuse, ça danse.
Voilà.... (58:31)
Les pratiques collectives ça a été aussi assez ça. C'était plus compliqué parce que, par exemple, quand j'étais au laboratoire d'Aubervilliers, j'ai fait tout un projet qui s'appelait « Des figures toxiques ». Et donc c'était une espèce de gros laboratoire avec plein d'artistes qui venaient pas forcément de la danse. Par exemple, il y avait une cinéaste qui s'appelle Alice Diop que peut être vous connaissez, une musicienne rappeuse, un plasticien Mathieu Kléyébé, je ne sais pas si vous connaissez Mathieu. Voilà donc, par exemple, ça, j'ai dû vraiment le défendre parce que d’un seul coup on me disait « ben en fait, à part toi, il n'y a pas vraiment de danseur, donc ça revient pas dans la dans la bonne, comment dire ? Dans le bon médium quoi. Mais ça, ce n'était pas tellement complexe, il a fallu argumenter mais voilà. Euh, mais quand même, faire rentrer des projets collectifs, ce n'est pas facile parce qu'on donne de l'argent pour ton nom, pour toi… Et bien sûr, quand tu fais un spectacle, c'est collectif puisque il y a quand même un musicien, il y a d’autres personnes, mais là, on considère que c'est toi qui va signer, et ça c’est peu commun.
Mais alors que dans "des figures toxiques », on a Emmanuelle Chérel, qui était chercheuse, elle était autant là, c’était un projet collectif, moi je me suis juste servi du lieu de résidence que j'avais pour faire ce projet. Mais je signais pas un projet, ça n'avait aucun sens. Donc voilà ce type de chose, j'ai demandé à le faire rentrer, par exemple, pour que ce soit valorisable comme un temps de création dans un théâtre, en train de répéter et de faire de la danse.
Et voilà. Et puis l'autre chose, c'est « extension sauvage » en milieu rural. Ça, ça a été un sacré…Parce qu’en fait, quand j'ai décidé de faire ce projet, c’était assez simple. Je vivais là depuis déjà dix ans et j'avais envie de créer un contexte d'hospitalité pour inviter d'autres artistes. Ce n'était pas du tout l'idée de montrer mon travail, mais plutôt l'idée d'inviter d'autres artistes à montrer leur travail dans un contexte de relation au paysage. Et donc là, on m'a dit « vous n'allez pas devenir directrice du festival ? Enfin pourquoi ? Comment ?" Et tout ça… Donc il fallait vraiment argumenter encore une fois que c'était aussi un projet artistique, en fait, que c'était une autre façon : je me déplace à un endroit pour eux, mais qu'en fait, ça nourrit mon travail, que c’est un autre rapport à ma pratique. Et c'était d'autant plus complexe que j'avais décidé que - et c’est toujours le cas d’ailleurs- 30 % du budget d’"extensions sauvages », soient ce qu'on appelle des recettes propres de mon travail. C'est à dire que quand par exemple je ne sais pas, on vend un spectacle, ben il y a une petite marge qui revient à la compagnie, qui constitue une espèce de fonds de sécurité. Là, j'ai décidé de chercher des fonds pour faire « extensions sauvages », mais de participer avec mon propre travail. C'était symbolique, mais j'avais envie que ce soit le cas. Et là, c'était aussi des discussions parce que les artistes que je programmais n'étaient pas forcément des artistes soutenus. Donc du coup, c'était un peu un détournement. J'ai trouvé ça assez génial mais c'était difficile. Mais qu'on puisse en parler et qu'on puisse surtout y arriver, quoi. Donc donc moi je pense en tout cas que les institutions, elles ont des cadres et elles les gardent très longtemps, elles sont très peu flexibles. Et puis à un moment donné, c'est aussi des collectifs qui permettent ça. C'est important de le dire. Il y a un collectif, dont j’ai fait partie, qui s'est appelé « Les signataires du 20 août », et qui s’est essentiellement formé avec des danseurs et des chorégraphes dans les années 2000. On a vraiment travaillé très pragmatiquement, on a pris les lois, les critères et on a essayé de les tordre pour qu'ils s’assouplissent. On a notamment travaillé sur les critères d'attribution de subventions. Mais vraiment critère par critère. Le spectacle vivant est très collectif dans sa façon de travailler. La première fois que j'ai siégé dans une commission de danse, -ça fait longtemps puisque je suis bien plus âgée- et bien on continuait à dire "Mais quand même, elle a pas tout à fait un corps de danseuse ». Voilà, ça continuait à être un critère. Et je parle de ça bon c’était il y a quand même quinze ans, mais quand même quoi! Et voilà les signataires du 20 août ont été là pour aller voir le ministère et dire « aujourd'hui, c'est pas possible de dire il ou elle n'a pas un corps de danseur parce qu'elle est plus grande, plus grosse, plus je ne sais pas quoi, pas la bonne couleur », c'est pas possible! Je sais que je suis forte par ce qui s'est passé précédemment avec les signataires du 20 août, ça m'a vraiment donné une conscience politique collective. Ne pas avoir peur aussi de rendre légitimes des choses qui sont aussi basiques que le temps de travail dans sa pratique qui ne s'exécute pas comme ce qu'on a déterminé à un moment donné comme étant la pratique : c’est à dire « faire des gammes dans un dans une salle de danse »….Bah non, je veux dire ça, c'est XVIIIᵉ presque, c’est post baroque, quoi! Aujourd'hui, un artiste ne travaille plus comme ça.
Et puis il y a plein d'autres collectifs aujourd'hui, auxquels je continue à appartenir, ou en tout cas à être alliée. Mais oui le collectif aussi, c'est hyper hyper important pour moi.
/NOUS/ :
Et tu parlais du fait d’organiser des spectacles avec toute une équipe, comment ça se passe en terme d’organisation? Est-ce que c’est toi qui prends en charge ou c’est une discussion avec les autres artistes et collaborateurices?
/L/ :
Et bien à partir du moment où je projette de faire un prochain spectacle je contacte les personnes avec qui j'ai envie de travailler, je vérifie si les temporalités que moi je me donne sont compatibles. Je te déroule vraiment le truc de manière hyper pratique mais c’est vraiment comme ça que ça se passe… En général, les ennuis commencent (rires) parce que dans l'économie de la danse, il y a presque 25 ans, un danseur travaillait dans une compagnie et c'était presque une exclusivité. Aujourd’hui, l'économie de ce secteur fait que - et en disant ça, je sais qu'elle est bien plus confortable que celle des arts visuels- fait que, en tout cas, on ne peut pas travailler qu'avec une seule personne on n'aurait jamais assez de travail. Donc quand j'appelle un danseur par exemple, je sais très bien que déjà il fait son propre travail et en plus il danse en plus pour plein d'autres personnes, donc niveau agenda ça peut être compliqué. Donc il y a déjà cette première étape. Ensuite, quand on arrive à faire le volume de temps, c’est basiquement : temps, travail, rémunération. On est vraiment tout de suite dans un truc « feet on the floor », tu vois, tu dois trouver des solutions. Voilà. Et c'est là que je vais voir mon administratrice -qui n'est pas là aujourd’hui- et avec qui on se dit «un projet comme celui là… »… par exemple « Consul et Meshie » c’était un projet pour lequel on n’était que deux sur scène, mais on travaillait avec Nadia et Carola, Nadia qui faisait la scénographie, qui a fait une structure gonflable et et Carola qui a fait le son… Et bien on savait que ça allait être une pièce qui allait être longue en temps, elle a duré quatre heures et qu'il ne fallait pas qu'on soit trop tôt dans des théâtres parce que tout le monde allait flipper, nous faire changer d'avis.
Donc avec Antonia, sur zéro économie, on s'est dit « quand je peux, je viens à Berlin, chez toi, on commence, tu viens » pour être un peu plus solide et sentir qu'on n'allait pas se faire bouffer par « Ohlala mais non, pas ça, ça va être trop long, ça va être comme ci, comme ça. Et une fois qu'on s'est senti un peu costaud et qu'on avait des choses à montrer, on a commencé à chercher de la production, donc de l'argent.
Et là, ça se traduit par trouver des théâtres qui, avant même que le projet soit fait, disent « moi, je mets de l'argent dessus et je le présenterai. » Donc cet argent qui est mis en amont sert à rémunérer les répétitions, à acheter le matériel, tout ça, c'est la production. Et puis la garantie qu’ils le montrent, c'est hyper important parce que c'est la garantie qu'on n'a pas travaillé pour rien, voilà. Et donc ça c'est une base, mais en général, ça ne suffit jamais… Et ensuite le reste de l'argent, c'est la compagnie elle même qui est donc Figure Project qui est soutenue comme je le disais tout à l’heure -on rentre vraiment dans la mécanique- qui est soutenue à titre de campagne conventionnée. Donc c'est un montant annuel renouvelable trois ans. Tous les trois ans on repasse une commission et voilà. Et puis on a la région qui nous aide, en tout cas la région Bretagne, mais c'est plutôt fléché sur le festival, et le conseil général aussi. Et c'est fléché sur le festival. Donc c'est pas pour mes créations. Voilà. Donc en gros, c'est comme ça pour te dire…. c'est pas du tout pour pleurer sur l'argent, c'est plutôt pour parler d’une réalité. Quand j'ai fait « 7 portraits camouflage », j'avais deux partenaires et ça a réuni à peu près la même somme que d’autres solos que j'ai fait, à »Adieu merci » par exemple. Et aujourd'hui, pour faire le même projet, il me faut quinze partenaires, à peu près… Ouais. Parce que les sommes qui sont données ne sont plus du tout les mêmes. Donc du coup, si un total de 1000, 3 000, peut être 10 000, c'est ultra rare.
/N/ :
Et ces partenaires ce sont toujours les mêmes?
/L/ :
Alors c’est un peu les deux, il y a des partenaires vraiment fidèles, comme par exemple le ???? à Berlin, le Festival d’automne qui est quasi toujours là depuis le début…voilà, le Kaaitheater à Bruxelles… il y a certains lieux qui sautent une pièce parce que ça ne correspond pas à ce qu'ils ont envie de voir/faire à leur programmation,mais en gros je sais que je peux les solliciter, qu’ils vont me dire oui ou non, mais je ne dois pas faire du yoga avant de les voir (rires). Nan mais voilà, il y a des gens plus hostiles où il faut vraiment… bon vous connaissez sûrement ça, oui, des gens avec qui il faut vraiment sortir la grosse artillerie quoi. Voilà donc c'est bien quand on a déjà trois ou quatre comme ça, dont le TNB d’ailleurs. Ah oui et par exemple, très concrètement, je viens d'annuler un projet parce que je n'avais pas bouclé la production. Un projet qui s'appelle Danse ???, un projet que je devais faire pour l'automne prochain. Et j'ai dû prendre la décision d'annuler parce qu'il me manquait la moitié du budget et je savais que je ne le trouverais pas. J'étais à quatre semaines de devoir commencer les répétitions, il y a deux semaines je disais « c'est reporté », mais là je sais que ça ne se fera pas. Donc voilà, c'était un projet qui rencontrait pas suffisamment…. -c‘est une installation performance avec Nadia Lauro-… et je pense qu’il ne fallait pas coller ces deux mots (rires). Non mais je sais pas! Mais en tout cas, voilà, c'est ce qui s'est passé, des fois, il y a des projets, ils sont dans ta tête, tu vas assez loin pour les élaborer, puis puis en plein milieu du truc, tu arrêtes tout.
/N/ :
Et est-ce que ça t’arrive de travailler avec des théâtres privés ?
/L/ :
Non, à part le cabaret, parce que j'aime bien aussi aller de temps en temps dans des cabarets par exemple à Berlin avec Antonia. Mais là, c'est autre chose, c’est vraiment une autre économie, mais le théâtre privé français, non. Par contre, ça m'est arrivé de trouver des partenaires privés, oui, des fondations, qui arrivent sur un projet parce que ce projet rentre dans ce qu'ils ont envie de soutenir. Mais c'est super aléatoire, c’est une fois, c'est vraiment « bingo » une fois et puis après…
/N/ :
Et dans Figure Project, vous n’êtes que deux?
/L/ :
Non, en fait, on est plus que ça. Il y a donc Alice Leduron qui est l’administratrice, il y a une productrice qui elle est un peu aux avant postes pour chercher de l’argent, c'est Fanny qui est basée à Bruxelles et donc c'est vraiment avec elle qu'on fait ce travail là. Et puis après, c'est plutôt des services externalisés, mais il y a encore du monde, il y a un graphiste, Richard Louvet, il y a Margaux Brun, qui travaille essentiellement sur « Extensions sauvages », sur le territoire, parce que « Extensions sauvages » c’est le festival, mais c'est aussi des résidences d’artistes dans les écoles toute l’année. C’est un peu plus invisible parce que c'est dans les établissements scolaires, mais ça existe, voilà. Et puis après, c'est des services externalisés comme par exemple un comptable que l’on doit avoir avec le niveau de soutien dont on bénéficie, oui, la Cour des comptes nous imposant un commissaire aux comptes. Mais ça c'est pas ça, c'est pas Figure Project, c’est extérieur.
/N/ :
Et donc toi tu n’es pas salariée de Figure Project?
/L/ :
Non, je suis intermittente, on ne pourrait pas me salarier non plus. En fait on a privilégié deux salariés, pour la structure administrative. Moi j'ai essayé plein de fois parce que quand même, le statut d’intermittent -même si je sais que faut pas se plaindre- mais c'est juste l’angoisse, c’est « est-ce que t'as fait des cachets, machin… » et à un moment donné, il y a quand même une réalité de mon travail qui fait que j'y suis tout le temps en fait. Donc ce serait cohérent mais c'est impossible je ferais couler la structure si je demandais un salaire mensuel permanent en CDD. Et d’ailleurs, comme on parle d’économie, c'est très concret dans l'économie de la structure, on va être obligé de lâcher ce lieu qu'on a eu pas très longtemps d’ailleurs, pendant cinq ans, mais voilà, aujourd'hui on n'a plus du tout la possibilité d'avoir un lieu comme celui là. Ce n'est pas à l'échelle de deux ou trois postes de travail. Donc par exemple, ça c'est super concret parce qu'on ne peut plus payer le loyer même avec des compensations de personnes comme Air 22 qui participent au loyer…mais ça ne suffit pas. C'est une charge fixe qui n'est pas énorme, mais c'est quand même 1000 balles par mois, c'est trop.
/N/ :
Et donc est ce que tu peux demander un atelier à la ville de Rennes ?
/L/ :
Non, non, et je pense que pour le coup ce serait malvenu, parce que quand même, les artistes visuels sont vraiment en galère, et il y a quand même beaucoup plus d'outils pour le spectacle vivant. Donc faut que je me retourne, j’ai demandé au TNB bon ils ne peuvent pas m’héberger, c'est comme ça. Je cherche plutôt à partager avec d’autres… en tout cas, c'est sûr qu'il faut que ça coûte au moins trois fois moins. Après, il y a des artistes comme Antonia qui travaille avec une seule personne par exemple, après elle est en Allemagne, c'est tout autre chose… Moi, je pense que s'il n'y avait pas « extensions sauvages », je pourrais travailler avec un peu moins de monde, c’est sûr.
/N/ :
Et tu es implantée à Rennes par hasard ou c’est un choix étudié ?
/L/ :
Pour des raisons très personnelles, mon copain était là et je suis venu ici au départ juste comme ça, dans des allers retours, puis finalement, je me suis installée à Rennes, et puis on partis à la campagne.
/N/ :
Oui c'était pas forcément un besoin d'être à Rennes.
/L/ :
Non, non. Surtout que le travail est super nomade. Par contre, en Ile de France c'est très très dur pour être soutenu. Ah oui, c'est horrible, surtout pour des projets comme les miens par exemple. Je vois une artiste, par exemple, comme Claudia???, je sais pas si vous connaissez son travail, c'est super artiste, elle est très proche des arts visuels aussi. Ben par exemple pour Claudia, c’était terrible quoi, elle est sortie de la commission et elle n’a pas été soutenue parce qu'on considère que « c'est pas suffisamment la danse », que le coefficient danse dans son travail n'est pas suffisamment présent… En fait c'est pas facile en île de France parce qu'il y a énormément de monde. Et puis aussi parce qu’il y a Pécresse…(rires) Non c’est une mauvaise blague, car c’est surtout historique et social comme problème. mais je pense que ça historique. À Rennes il y a quelques années en tout cas, moi, quand je suis arrivée, les tutelles, par exemple, se plaignaient que personne dans le spectacle vivant ne restait vraiment. On nous disait mais « installez vous là »… Iels ont été très proactifves pour soutenir des artistes, il y avait encore peu de monde car maintenant c'est un peu l’inverse. « Ahh arrêtez de vous installez à Rennes… » Puis voilà ça bouge d'une région à une autre.
/N/ :
Est-ce que tu te sers parfois de ta table de montage dans tes représentations ou est-ce que c’est de l’ordre de la documentation et de l’archive pour toi?
/L/ :
Là je l’ai fait justement à la manufacture de Lausanne. J’ai travaillé avec Yvane Chapuis, elle dirige le département recherche à la Manufacture de Lausanne, et c'est notamment elle qui avait codirigé les laboratoires d'Aubervilliers avec François Pirot et Guillaume Desanges et qui avait travaillé sur le musée précaire de Thomas Hirschhorn à Aubervilliers. Et donc elle fait des invitations…Ah ils ont des sous en Suisse, je vous le dis… Et donc en fait, elle passe des commandes à des artistes pour des conférences et performances. Donc vraiment, moi j'avais absolument rien quand elle m'a demandé ça, je n'avais pas de projet. J’ai fait le projet pour eux, avec l'idée que ce ne soit pas un spectacle, qu’on parle vraiment de sa fabrique. En gros, c'est « Qu'est ce que tu fabriques, comment tu fabriques tout ça ? »…mais que ce soit performatif. Donc là, j'ai fait une table de montage de circonstance pour ce projet là. Et du coup, c'était tout un agencement de documentation diverses et variées et d'objets. Et puis, de temps en temps, s'arrachaient de la zone de la table de montage des extraits de « Self portrait », de différentes pièces, tout en me donnant comme structure de devoir parler de mon travail. C'était chouette, j'ai trouvé ça vraiment intéressant, oui. Et puis justement, jamais j'aurais pensé sortir cette table, mais ça m'a plu.
/N/ :
Et quand tu l’utilises cette table pour une recherche, tu en gardes des images?
/L/ :
Honnêtement non, ça m’est arrivé de le faire parce qu'on doit faire un dossier par exemple et qu'on me demande d'expliquer ceci cela et du coup, je me dis « aller je vais photographier un bout de truc… » je l’ai encore fait ce matin pour un dossier… Mais c’est quelque chose en chantier, il y a des photos, des annotations…
/N/ :
D’un point de vue graphique ça peut être intéressant…
/L/:
Oui complètement! ….Bon…en tout cas merci, merci c'est chouette cette conversation… ça oblige à tirer des fils. C'était pas mal de ne pas de s'y attendre parce que du coup je pense que je n'aurais pas dit la même chose (rires) Je me serais plutôt mise dans une partition en me disant « qu’est-ce que je dois dire ou pas… » Ici ce sont vos questions qui tirent les fils, je trouve ça chouette. Je ne sais pas ce que répondraient les autres, mais moi je trouve ça très bien comme ça. C’est très bien aussi quand la parole est distribuée comme ça… C'est une température aussi, on est ensemble, voilà. Merci beaucoup ça, je suis curieuse de connaître la suite. Vous savez dans quel lieu vous serez?
/N/ :
Aux ateliers du Vent… on va sonder plusieurs structures et centres d’art. Pour le moment, c'est un peu comme tes problématiques dont tu parlais tout à l’heure, on a le pitch, on a la matière, ça marche, mais il faut leur donner à voir, les accrocher pour leur donner envie d'avoir justement une partie historique. Je trouve que c'est une super forme, en plus, d'avoir ce vis à vis, cette complémentarité qui est juste, à vous entendre Johanna et toi… Ce lien paraît évident.
/L/ :
Oui Johanna qui est venue plein de fois pour « Extensions sauvages »
/N/ :
Oui, elle nous en a parlé…
/L/ :
Pour le festin souterrain, ils ont fait une version avec les enfants, c'était trop bien, avec une parade, c'était vraiment très très bien…
Nous :
Merci beaucoup Latifa!
✶Nous✶
Merci Latifa de nous accueillir ici.
✶Nous✶
Et donc on interview Johanna Rocard et Julia Crinon, et donc à ton tour d’être interroger. Est ce que tu as des questions ? Est ce que tu savais que c'était autour de Lotte Jacobi et Tina Modotti ?
✶Latifa✶
Oui, je savais que c'était autour de ces deux figures. Georges m'avait dit. Et que ça correspondait à un moment question réponse. Mais sans tout le contexte en fait donc c'est intéressant de savoir.
✶Nous✶
Et c'était intéressant pour nous ici de t'interroger toi en tant que chorégraphe artiste du spectacle vivant aussi. Parce que Lotte Jacobi a fait toute une série autour de la danse. Donc c'était aussi créer un petit fil conducteur. Autour des questions politiques, de militantisme qui sont extrêmement présent dans ton travail.
✶Nous✶
Globalement, les thèmes qu'on va aborder, ce sera surtout les formes que tu produis, ta pratique militante, ton lien avec le collectif et on va parler d'économie. Peut-être que tu peux commencer en nous expliquant comment se passe la réalisation de tes projets ? De l’idée jusqu’à la pratique. Ta réflexion. Par exemple, pour Self Portrait.
✶Latifa✶
C'est pas mal de partir d'un projet parce que c'est un peu plus concret on va dire. Il n'y a pas un processus qui s'applique à tous. Parce que chaque projet, j'ai envie de dire, ramène à lui des façons de faire, c'est très différent si c'est un projet en solo sur le plateau ou s'il y a plusieurs personne. Après il y a, on va dire une méthodologie peut être qui préexiste à chaque projet, donc ça contredit à peine d'un poil ce que je disais précédemment. C'est mon rapport, peut être aux sciences humaines. Je suis assez proche de la sociologie, philosophie mais aussi de l’anthropologie. Donc c'est toujours des endroits où je vais puiser des choses où parfois j'ai puisé en amont et ça va donner un projet. C'est un peu quelque chose qui préexiste. Et l'autre chose qui préexiste, c'est un terme relié à Didi-Huberman, que j'appelle la table de montage, ce qu'il appelle d'ailleurs j'ai vraiment, littéralement volé le therme ... pas du tout le processus, mais le nom parce que je fonctionne un peu pareil dans ce qui préexiste au projet. Je commence à ramasser des références, ça peut être des livres, des films, des notes, des photos, des objets, des éléments, des couleurs, des éléments, des idées de décors, de scénographie. Et en général, c'est vraiment sur une table et je commence à monter coller. Souvent, de façon assez intuitive. Il y a des choses qui s'additionnent, des textes qui se rapprochent. Enfin voilà. Donc j'appelle ça la table de montage. Et donc c'est littéralement une table assez grande. C'est dans mon bureau et où commence à se déposer petit à petit ce qui concerne les projets. Alors par exemple, cette porte camouflage, c'est le premier solo que j'ai fait et j'avais très envie de faire un solo. Je travaillais avec pas mal de chorégraphes, dont un en particulier qui s'appelle Loïc Touzé, et j'avais l'impression qu'il y avait plein d'éléments et notamment des éléments qui sont un peu dans la petite histoire et dans la grande histoire pour les nommer, une question notamment post-coloniale, qui n'était pas du tout traitée. On est en 2005, donc on a changé d'époque depuis, je pense que vous vous en rendez compte, mais à l'époque la question post colonial n'était pas du tout traité dans la danse et très peu traité en art.
En tout cas pas assez à mon goût, il était très présent dans les sciences humaines surtout anglo saxonne. Moi j'avais besoin de mobiliser ces questions là, vraiment pour des questions plus biographiques, mais aussi parce que dans le champ social et esthétique politique, je trouvais que c'était pas... J'avais l'impression, c'était pas tellement la question d'être invisibilisées. Dans la danse on me faisait partir d'un déjà là qui faisait partie d'un commun qui n'était pas mon commun. L'art c'est beaucoup de fiction, donc ça ne me gêne pas d’appartenir, enfin de jouer cette fiction. Mais je pense que d'autres aspects pouvaient aussi coexister et ce n'était pas le cas. Donc je décide de faire un solo et il se trouve qu’au même moment, on est en 2005, c'est une vieille époque peut être pour vous, mais en tout cas à ce moment là, en France. À Paris, puis partout en France, il y a eu ce qu'on a appelé les émeutes des banlieues, c'est à dire une lutte sociale hyper forte qu'on a vite recouverte. En tout cas le “on” s’attribue au gouvernement français. Et alors même que c'était une lutte sociale, une lutte de droit qui s'est après vraiment propagé dans en France. Et il se trouve que moi dans ma famille, j'ai des frères qui ont vraiment beaucoup participé, beaucoup plus que moi en tout cas. Et donc ce choc cet élément là est vraiment rentré par effraction dans le travail à un moment vraiment très contextuel et où je me suis dit je ne peux pas ne pas en parler. Mais vraiment au sens même de parler, c'est à dire : dire avec la voix, avec les mots, appeler un chat, un chat et parler de ça de ces questions. C'est aussi qu'on continue d’appeler « sauvageons » une personne de deuxième ou troisième génération d’immigrés, en recouvrant l'histoire coloniale, comme si elle n'avait pas existé. Donc, il y avait ça d'un côté et une montée de Nicolas Sarkozy à l'époque. Puisqu’en 2006, il accède au pouvoir et ce contexte n'était pas du tout anodin puisque il s'est beaucoup beaucoup servi de ce contexte social pour traiter ces questions là, pour surtout ne pas les traiter et les rabattre encore une fois du côté de la délinquance.
Et d’un autre côté je commençais aussi à m'intéresser aux expositions universelles. Je me souviens d'un ouvrage à l'époque, c'était Pascal Blanchard qui avait sorti cet ouvrage qui s'appelait Zoos humains, je crois. Je crois pas, je suis même sûre.
Et donc forcément, je me suis aussi beaucoup intéressé à la façon dont on a exposé différents peuples dans ces expositions universelles et comment on leur a fait jouer dans le cadre de ces expositions, des fictions comme la fiction du cannibale ou du sauvage. Donc ça, ça m'a beaucoup, beaucoup, hanté et violenté aussi. Je me suis dit qu'en tout cas, j'allais me servir de tout ça. Et puis j'ai tout de suite proposé à une collaboratrice qui collabore avec moi depuis le début qui s'appelle Nadia Lauro, qui est scénographe et qui a bien voulu collaborer sur ce premier projet. Puisque c'est quand même timide, c'était le premier. Donc ça a commencé comme ça dans un studio de danse, à Brest d'abord, puis à Rennes et où j'ai mouliné dans mes questions pour arriver finalement à incarner une sorte de figure, un montage, encore une fois, c'est quand même très souvent présent dans mon travail le montage d'une figure qui concentre des signes, des questions minoritaires. Je savais que j'allais être nu et et j'avais une grande base d'iconographie et tout ce background dans la tête. Et il fallait qu’avec la danse et avec la parole, je puisse dire, faire une opération qui devienne un projet quoi.
✶Nous✶
Et avec Nadia, c'était ton premier projet avec elle ?
✶Latifa✶
Euh non, j'avais déjà travaillé avec elle, mais avec d'autres chorégraphes. Enfin, moi j'étais interprète, notamment avec Jennifer Lacey. Voilà, c'était mon premier projet de collaboration, pour un travail que je faisais.
✶Nous✶
Et tu travailles encore aujourd'hui avec elle ? Parce que vous avez des idées communes dans vos projet ? Ça interpelle aussi peut être des questions post-colonial.
✶Latifa✶
Oui, ça c'est sûr, peut être de façon moins focus que moi. Mais je sais qu’elle a même travaillé avec d'autres artistes qui sont sur ce type de question. On continue de travailler ensemble aussi parce qu'on travaille aussi très bien ensemble et surtout on a un bon inconscient, on est assez télépathique. Ça aide vachement dans le travail on n'a pas besoin de tout se dire. La confiance aussi et je ne suis pas la figure de Self Portrait, peut-être que vous l'avez vu ? *montre quelque chose dans un livre* Voilà. On voit plus le dispositif, c'est peut être plus intéressant dans le dispositif qu'à imaginer Nadia, qui est cette longue bande de scène blanche comme une sorte de plan théorique. Ça c'est un des éléments que moi, j'avais besoin le pupitre, la corde qui met à distance, un peu comme l'idée de l'exposition. On voulait vraiment garder une grande bande de lumière assez importante puisque toute la pièce, c'est la dramaturgie du projet. C'est des successions, un peu comme des flashes photographiques, c’est à dire que je suis surexposée. Puis la lumière s'éteins sur l'exposition. Donc c'était nécessaire d'avoir cette amplification d'images, puis une sorte d'écran réfléchissant. Et puis, moi j'avais aussi décidé, je sais même pas pourquoi je me suis dit ça mais que je ne sortais pas de scène. Enfin il n'y avait pas de coulisses. Je rentrais au début et ça y est, c'est parti pour une heure. Ça, c'était un choix. Le choix des signes, c'était la coiffe, le drapeau français et la nudité.
Je parlais de Nadia parce qu’elle arrive très tôt dans le travail, elle part vraiment des premiers bégaiements. Pour d'autres pièces, je vais vraiment oser lui montrer presque rien quoi. Il y a un tire-bouchon et je vais lui dire tiens je vais faire un projet avec. Il y a une confiance où j'ose bégayer. En tout cas, j'ose ne pas savoir. J’ose avoir un petit bout d'intuition, de rien du tout et c'est rare. Donc c'est aussi pour ça qu’on continue de travailler ensemble.
✶Nous✶
Juste une question par rapport à ce spectacle mais la nudité c'était dans un rapport politique ?
✶Latifa✶
Ouais. C'était vraiment dans l'idée du corps comme quelque chose de social et politique, plus que la nudité. Et dans les signes en tout cas que je voulais montrer puisque j'avais toujours peur qu'on me rabatte les oreilles avec des questions d'identité. Qu’on dise « ah tien Latifa Laâbissi elle a surement des origines moyen orientales ». Et donc la nudité elle vient nous parler de la femme arabe. Et du coup ça me gêne pas, mais c'est juste quand on rabat du côté de ce qui est ma petite histoire, alors que moi j'avais besoin d'en faire une sorte d'alliance des minorités. Et du coup j'ai fait ce montage parce que oui, le drapeau français, quand on le met dans l'autre sens, c'est un drapeau hollandais. Qui est un pays qui a eu aussi beaucoup de colonies comme vous le savez. Ça m'a servi d'ailleurs une fois parce que la première fois que j'ai fait la pièce au Centre Georges Pompidou à Paris, il se trouve que Sarkozy avait été nommé président et avait interdit qu'on utilise la Marseillaise, qu'on déforme la Marseillaise, il y avait un décret, je sais plus, sur les signes de la République dont le drapeau. Et donc moi j'étais en train de répéter avec mon drapeau et il y a un régisseur plateau qui est venu me dire ohlala je sais pas si ça va le faire le drapeau, parce qu’il y a eu un autre spectacle et il y a eu un problème. Donc je l'ai mis dans l'autre sens, et j'ai dit que c’était un drapeau hollandais. Et là il m'a dit putain, les colonies, ça craint. Donc ça m'a servi. C’est totalement anecdotiques et inintéressant. Mais voilà, avec Nadia c'est une longue histoire pour plein de raisons. Et j'ai aussi été interprète dans des dispositifs qu'elle a fait, des fois je change de place, et c’est chouette aussi.
✶Nous✶
Tout à l'heure, t'as dit qu'au début que tu travaillais t'avais l'impression de devoir partir d'un commun qui n'est pas le tien. Est-ce que tu saurais nous dire de quoi il était composé ce commun ?
✶Latifa✶
Par exemple nos ancêtres les Gaulois.
Mais même dans la danse ça a énormément changé. Aujourd'hui par exemple le département, notamment Paris VIII. Je dis Paris VIII parce qu'il font un travail incroyable, mais où en gros c'était que la danse occidentale. Donc dans un cours de danse on te dit voici la référence et si elles ne sont pas occidentales elle valent rien. Elles ne font pas partie de ce qui est. Et puis aussi, le rapport au corps. Moi j'ai des fesses, j'ai un corps qui vient plutôt du nord de l'Afrique, donc je suis, et il y a des canons physiques. Regardez ce reportage qui est génial sur Arte, qui est vraiment super, être noir à l'Opéra qui porte sur la nomination du jeune danseur étoile noir, Guillaume Diop, et vous verrez. J’étais hyper touché parce qu'il en parle aussi, c'est-à-dire comment à un moment donné, son physique et évidemment la couleur de la peau est un vrai problème. Il y a sept ans, c’était Benjamin Millepied qui dirigeait l'Opéra de Paris. Lui, il venait de l'Opéra, donc il venait du New York City Ballet et c'est des questions qui avaient déjà été beaucoup travaillées outre-Atlantique. Et quand il a dirigé cette institution, il était hyper étonné de plein de façons dont on distribuait les corps colorés ou pas, dans quelle pièce. Et un jour, il a décidé de monter le Lac des Cygnes, il y a une répétition et il y a une jeune fille noire qui arrive. La peau talquée en blanc. Et donc il était assez surpris et puis il lui dit mais je comprends pas en fait il l'a prend à part et il lui dit j'ai donné aucune indication de costume. Donc c'est une proposition, enfin il voulait comprendre. Et elle dit que non c'est les costumes qui lui ont dit que pour cette répétition, c'était juste le corps et pour elle : talc. Donc lui va voir avec les costumes et la direction et là on lui dit qu’on a toujours fait ça parce que sinon ça distrait dans le corps de ballet. Il y a sept ans quoi, c'est pas si vieux. Dans le documentaire, il en parle très très bien.
Depuis, ça a énormément changé, ça fait trois ans et il y a eu vraiment lui notamment, et ils ont monté un collectif, il y a eu des luttes, vraiment des luttes. Donc voilà, moi j'ai jamais senti que j'étais distribuée pour un truc ou un autre, mais bon, peut-être. Sauf une fois à l'opéra de Lyon où j'avais vraiment l'impression de faire le quart d'heure exotique. Mais sinon, globalement, c'était pas tant que ça, mais je pense qu'à l'Opéra de Paris, comme c'est des ballets qui préexistent et que c'est une institution vieille ils sont vissée à d'autres formes et d'autres idéologies.
✶Nous✶
Justement, tu peux rappeler ta formation.
✶Latifa✶
Oui, moi je me suis formée à Grenoble, là où je suis née. D'abord pas du tout en danse, mais en gymnastique rythmique et sportive. J'étais majorette aussi, j'adorais. Et puis après je suis allée au conservatoire et ensuite chez Cunningham à New York.
✶Nous✶
Et le conservatoire c'était de la danse contemporaine ?
✶Latifa✶
Danse classique. Mais la formation c'est vraiment danse contemporaine et le classique c'était obligatoire comme un training, mais c'était pas pour faire du classique. Mais ça faisait partie du cursus apprentissage.
✶Nous✶
Et chez Cunningham t'es restée combien de temps ?
✶Latifa✶
Au départ, j'étais partie pour trois ans parce que l'idée c'était de faire l'école complète. Et puis comme j'ai commencé assez tard, j'ai commencé vraiment à me former dans un cadre professionnel j'avais seize ans. C'est très tard pour un ou une danseuse, pour une danseuse parce qu'à l'époque les danseurs, il y en avait tellement peu que même à 23 ans, on prenait des garçons. Et donc c'était très tard et j'avais vraiment besoin d'être estampillée par une école. Donc je voulais rester trois ans. Et puis en fait, au bout d'un an, je suis rentrée pour des vacances et puis j'ai été prise dans une compagnie nationale et du coup je me suis dit voilà, je fais ça et c'était parti.
✶Nous✶
Et j'imagine que ça a été une expérience assez hors du commun ton année à New York ? Parce que j'imagine que tu devais fantasmer à seize ans.
✶Latifa✶
Quand je suis partie s'était plus tard, j'étais au conservatoire, je suis partie je devais avoir 20 ans, 21 ans. Oui, c'était assez exceptionnel. Surtout que j'étais jeune et j’avais pas beaucoup voyagé. Si j'étais peut-être allée en Espagne une fois. Après voilà, j'étais un peu mono programmée école donc j'ai pas vraiment vu New-York. Pour moi c'était génial. C'est-à-dire qu'il faut savoir que Cunningham, pour les bonnes et les mauvaises raisons je dis les mauvaises raisons, c'est plutôt qu’il y a des courants qui créent un peu des hégémonies dans les formations. Les hégémonies, j'exagère un peu, mais qui sont un peu massives. Et c'est vrai que Cunningham, moi j'adore ce travail mais c'est vrai qu'il y avait que ça. Par exemple, ça a totalement absenté la danse japonaise, totalement absenté la danse expressionniste allemande. Voilà, en France c'était Cunningham et pas qu'en France. C'était une esthétique dominante. Hégémonie c'est beaucoup, mais esthétique dominante donc moi en fait, je suis allée vers ça parce que je n'étais pas assez curieuse, c'est tout à fait possible, et aussi parce que voilà, c'était vraiment le canon des années 90, c'était juste ce qu'il fallait faire. Je dis ça aussi par rapport à Mary Wigman. Ça c'était vraiment catalogué comme ringard l’expressionniste, trop figuré, trop. Alors que la danse abstraite américaine, ou le visage est pas du tout mobilisé, on regarde la ligne bleue des Vosges quand on danse, c'est un tout autre rapport, à un autre régime, il y a pas d'affect. Enfin en tout cas, on mobilise pas les régimes d'affect pour construire une danse, c'est autre chose.
✶Nous✶
Comment t'arrives à expliquer finalement que ton tout ton travail arrive à dérouler un politique ? Comment ça vient ? C'est vraiment une question sur laquelle on échange souvent avec Caroline qui n'est pas là, mais c'est vraiment cette question de comment on construit une figure, on voit au travers. Comment tu arrives à situer cette apparition de ce soupçon et d'arriver à ne pas rentrer dans la norme et de la déconstruire ? Comment tu y arrives ?
✶Latifa✶
J'ai l'impression que ça s'est construit en tout cas, une espèce d'acuité comme ça en amont. C’est-à-dire que moi, pour faire de la danse, j'ai quitté ma famille à 17 ans, je suis partie un matin au lycée, j’ai fait une fugue et je suis jamais rentrée. C'est-à-dire qu’il y a des positionnements comme ça qui m'ont obligée et je le savais. C'était pas du tout un choc. Je savais que mes sœurs, on est douze enfants, six filles, toutes les filles sont parties. Donc c'était comment dire ? Il y a déjà du politique là-dedans.
✶Étienne✶
Ça va bientôt s'éteindre.....
✶Étienne✶
Désolé. On peut reprendre du coup.
✶Nous✶
Il y a une question intéressante à aborder. Puisque tu travailles en collaboration avec le TNB, comment est ce que tu te places? Est ce que ton positionnement politique ça se heurte ou pas avec le fait de travailler avec une institution?
✶Latifa✶
Déjà, dire que c'est une institution avec laquelle je travaille, bon je reviendrai dessus après. Mais je travaille rarement avec une seule structure puisqu'à un moment se pose la question de l'économie. Est ce que tu peux préciser ? Dans le sens de l'institution qui représente quelque chose ?
✶Nous✶
Par exemple tu pourrais avoir des contraintes, je suppose, imposées par un regard que l'institution donne. Du coup est-ce que tu y es déjà confrontée ? Ou est-ce que justement tu as un peu carte blanche et c'est pas du tout un souci de travailler avec l’institution?
✶Latifa✶
Honnêtement, sans langue de bois, c'est pas un souci. Mais en tout cas avec le TNB. Mais même avec d'autres lieux parce que j'ai eu d'autres soucis. Je peux parler d'autres soucis. Comme par exemple la façon dont on est soutenu dans le spectacle vivant, on va dire, il y a une sorte de montée en puissance. C'est assez hiérarchique. Ça veut dire qu’on fait une première demande quand on est jeune artiste, on fait une demande d'aide au projet, puis une demande de consolidation pour pouvoir avoir une personne à l'administration, puis une autre. Donc il y a des étapes comme ça. Et par rapport à mon travail, c'est-à-dire où il est maintenant, et puis mon âge, la notoriété, je serais censée aujourd'hui; l'étape d'après, ce serait de diriger un lieu. Je suis censée postuler pour un pour un lieu, pas forcément un théâtre, mais un centre chorégraphique. Je l'ai fait une fois à Rennes avec une autre artiste qui s'appelle Fanny de Chaillé, qui est metteuse en scène. Et en le faisant, c'était hyper intéressant. Mais je me suis rendue compte justement que l'institution, ce n'était pas du tout mon histoire, mais pas du tout ! C'est-à-dire que justement, quand on est à la tête d'une institution, peut-être que certains s'en sortent mieux que d'autres. Mais je trouve qu'on métabolise tellement le cahier des charges que j'avais peur de faire des projets de cahier des charges. Et en disant ça c'est pas un regard sur les artistes qui dirigent ces lieux que je fais. Mais moi en tout cas, j'avais cette sensation-là. Donc ça, c'est quelque chose que j'ai écarté. Après avoir écarté ça, il faut trouver d'autres formes d'alliances.
Donc il y a ce dispositif d'être artiste associé dans des lieux comme je l'ai été aux Laboratoires d'Aubervilliers. D'ailleurs, c'est là qu'on a fait le bouquin. C'est des endroits où on est accompagné en mode carte blanche. Après le TNB à Rennes, c'est très particulier parce que c'est la première fois que je vois un·e directeur·rice de lieux artiste avoir autant d'artistes associés. Au début, je me disais mais c'est de la folie ! On était 20, puis 30 c'est énorme ! Je pense que c'est plutôt une bande de gens qui connaît ou qui ne connaît pas du tout. Moi par exemple, ils me connaissaient pas du tout. Il avait vu sept portraits; Arthur Nauzyciel pour le nommer ; et à partir de ça, on s'est rencontré. Ce sont des soutiens à la carte. Mais ça ne veut pas dire qu'on a tout. Quand je dis la carte, c'est-à-dire moi, par exemple : cette année, je vais faire un projet, je suis sur une production, je vais avoir besoin de lieux de répétitions, d'un peu d'argent en apport. Pas l'ensemble du budget, mais d'un peu d'argent. Et je vais me dire en tant qu'artiste associée, je vais essayer d'avoir ça. Et des fois c'est possible et des fois c'est pas possible ou c'est possible, mais avec moins de temps, de répétition, moins d'argent, des fois tout était possible mais ça fait longtemps que ça n'existe plus. Mais pour des histoires d'argent public qui se sont raréfiés.
Mais il n'y a aucune pression au TNB. Par exemple, moi je ne fais pas de pièces pour des grandes salles. Je l'ai compris, j'ai envie de dire de façon intuitive. Je me suis rendu compte que je faisais des solos, des duos. Le nombre le plus important de danseurs, c'était sept. C'était une commande récemment pour l'Opéra de Nancy. C'était super j'ai adoré le faire. Mais moi quand je performe j'aime bien les petites formes. C'est comme ça, j'aime bien avoir le public très proche, donc c'est souvent des jauges. Par exemple, comme à Saint-Melaine, c'est 120 personnes, des fois c'est un peu plus, ça peut aller jusqu'à 300, mais en tout cas c'est souvent des petites formes. Et ça, c'est pas ce qui ramène le plus d'argent dans les lieux parce que c'est prosaïque. Car qui dit petite forme dit petite billetterie. Et par exemple, j'ai jamais senti que pour le TNB c'était un problème. Donc je pense qu'il y a suffisamment d'hétérogénéité dans la programmation pour que, à la marge, il y ait des artistes comme moi, parce que je suis pas la seule. Il y a pas par exemple quelqu'un dont je suis très proche et que j'adore, Patricia Allio qui est metteuse en scène. C'est pareil Patricia, elle fait des pièces aussi pour des petites jauges. Et Patricia Allio, elle est artiste associée aussi. Je ne sais pas si ça répond à ta question.
Par contre dans la direction du lieu, là ça devient vraiment autre chose, vraiment, c'est très politique, tu deviens un peu la vitrine d'un établissement public français. C'est quand même un petit job. Et moi on me l'a fait sentir. Il y a un jour un conseiller à la DRAC qui m'a dit ben il faut absolument postuler, là il y a tel lieu, tel lieu qui va se libérer en France. On ne sait pas du tout si on va la voir. Quand on nous propose de postuler, c'est simplement d'être parmi d'autres candidats. Et là, j'ai compris que ce n'était pas du tout pour moi. Et là on m'a dit : "mais vous manquez complètement d'ambition, ça ne va pas du tout." En gros, "vous êtes malade, ça se soigne ou quoi?" Et donc moi j'ai expliqué que mon ambition était ailleurs. Elle était vraiment dans les projets, dans l'extension sauvage en milieu rural, dans des configurations collectives que je mets en place, comme ici par exemple avec avec Gilles Amalvi et puis Olivier Marboeuf. Enfin voilà, que mon ambition est ailleurs et que je considérais que ce n'était pas un gros mot, mais qu'on peut en faire ce qu'on veut. Donc c'est plutôt ce type d'injonctions.
✶Étienne✶
Je me permets encore une interruption, ça ne filme plus, la carte est pleine. Est-ce qu'on est d'accord? Qu'on laisse tomber?
✶Nous✶
Moi j'ai une carte si vous voulez. On peut tenter.
✶Étienne✶
Je ne voudrais pas qu'on s'interrompe toutes les dix minutes. Ça coupe un peu la dynamique quand même.
✶Pauline✶
Elles sont super tes chaussettes!
✶Latifa✶
Ah merci ! Je voulais mettre d'autres chaussettes, et au final j'ai choisi ces chaussettes. Tiens, je vais vous montrer les chaussettes que j'ai choisies finalement, parce que c'est trop bien.
Normalement c'était des chaussettes pour une pièce que j'ai faite il y a un an avec une artiste géniale ! Antonia Baehr qui vit à Berlin.
✶Nous✶
Et tu prépares des choses en ce moment ?
✶Latifa✶
Oui. Avec Antonia Baehr on va remonter le Petit chaperon rouge version Antonia et Latifa. Mais après ? Non. Après là je suis en train de faire un projet d'ailleurs plutôt sur la performance des années 1970. Mais comme tout, les questions de droits n'ont pas été encore réglées. Du coup je ne dis rien. Mais en tout cas ce sera montré au FRAC à l'automne prochain.
✶Nous✶
Pour rebondir sur ta réponse d'avant, tu disais que tu n'avais pas de problème avec le TNB, mais est-ce que tu as eu des problèmes de production ?
✶Latifa✶
Écoute, non, je pense qu'il y a plein de gens qui ont des problèmes. Mais j'ai un avantage et un inconvénient qui a aussi un avantage. C'est que comme je l'ai dit tout à l'heure, quand même, le fait d'être sur des petites jauges. Par exemple, là, récemment, je discutais avec une autre artiste qui fait des spectacles avec du monde. Et elle me dit que dans les rendez-vous de production, ça arrive très souvent, un peu comme ça se fait aussi au cinéma, qu'on lui demande la distribution qu'il va y avoir au plateau et on lui soumet des noms. En lui disant elle est plus connue ou il est plus connu. Voilà, moi ça ne m'est jamais arrivé, mais vraiment jamais. Pour moi c'est tout l'intérêt de la marge. C'est-à-dire qu'il peut y avoir à la fois des luttes actives et qui peuvent vraiment revenir dans le travail. Je ne sais pas si vous connaissez le travail de Phia Ménard. Je parle d'elle parce qu'elle est aussi artiste associée et elle fait des pièces pour les grands plateaux et elle je pense que c'est plus compliqué, c'est beaucoup plus compliqué. Des fois même, je me demande pourquoi on me soutient encore *rires*. Parce que c'est quand même dans la case expérimentale, c'est quand même pas ce qui est le plus bankable quoi.
Mais un truc important à dire quand même. La pièce qu'on a faite avec Antonia Baehr qui s'appelle Consul et Meshie, c'est une pièce qui dure quatre heures. Par exemple, quand j'étais en train de postuler à Rennes, avec Fanny de Chaillé, on était en création en Allemagne, à Berlin avec Consul et Meshie et on savait que ça allait être une pièce longue. On savait qu'on allait être deux guenons. Et un matin, je me suis réveillée alors que j'avais une session de travail sur le dossier avec Fanny de Chaillé et j'ai eu une pensée, mais vraiment qui m'a traversée. Et furtivement, je n'y ai pas réfléchi et je me suis dit "Oh putain, mais la pièce que je suis en train de faire, c'est pas du tout la pièce d'un centre chorégraphique". Je ne peux pas vous dire à quel point cette pensée m'a dégoûtée de moi-même. Et je n'ai d'ailleurs osé le dire qu'à Antonia. J'ai intégré ce que c'est qu'une pièce pour un centre chorégraphique, tu vois ce que je veux dire ? C'est-à-dire, c'est quoi une pièce pour un centre chorégraphique ? Je ne parle pas des gens qui les dirigent, ce n'est pas un rapport de jugement. Mais il y a par exemple un jour, un metteur en scène m'a confié - un jeune metteur en scène qui venait de prendre la direction d'un lieu, je ne vais nommer personne - que quand le ministère a vu la pièce en question, on lui a dit que ça craignait parce qu'on ne voyait pas assez l'argent sur le plateau, on ne voyait pas le niveau de soutien. Et donc on lui a vraiment dit ça serait quand même bien que tu travailles avec des scénographes, qu'on voie que c'est une pièce de CDN quand même ! Pour ceux qui dirigent, il y a plus de pressions je pense.
✶Nous✶
Quelle est ton économie par rapport à tout ça ? Vu que tu privilégies les scènes plus petites, il y a peut-être moins de moyens qui vont avec ?
✶Latifa✶
Oui, c'est comme ça que ça marche. C'est aussi basique que ça.
Déjà, peut-être vous dire très concrètement comment je suis structurée. Donc on est une association qui s'appelle Figure Project, on est soutenu·es au titre des compagnies conventionnées. Chaque niveau de soutien du ministère de la Culture est déterminé par des critères. Donc, par exemple, ce statut-là, c'est le statut qui est juste en dessous de diriger un lieu, pour donner une idée. Donc ce statut-là sous-entend que tu dois faire un certain nombre de dates de tournées en France et à l'étranger, en Europe et en dehors de l'Europe. Donc tout ça c'est aussi très économique. Ça veut dire aussi que la visibilité de ton travail, elle est à ce type d'échelle. C'est principalement ça, et après c'est d'être carré avec l'argent public quoi. Donc ça veut dire des bilans financiers sur ce que tu as fait, ce que tu n'as pas fait. Voilà, moi j'y ai fait rentrer d'autres choses, par exemple, la question de la publication, parce que pour moi, c'est important, ça a vraiment ponctué plein de moments dans mon travail. Il faut défendre le fait que j'ai moins tourné, mais j'ai consacré du temps à ça et je considère que ma pratique de danseuse, elle est aussi légitime en faisant un livre. Et ça, c'est pas évident parce que normalement une danseuse, ça danse.
Les pratiques collectives ça a été aussi assez ça. C'était plus compliqué parce que, par exemple, quand j'étais au laboratoire d'Aubervilliers, j'ai fait tout un projet qui s'appelait Des figures toxiques. Et donc c'était une espèce de gros laboratoire avec plein d'artistes qui ne venaient pas forcément de la danse. Il y avait une cinéaste qui s'appelle Alice Diop que peut-être vous connaissez, une musicienne rappeuse, un plasticien Mathieu Kléyébé. Voilà donc, par exemple, ça, j'ai dû vraiment le défendre parce que d'un seul coup on me disait en fait, à part toi, il n'y a pas vraiment de danseur, donc ça ne revient pas dans la bonne dans le bon médium. Mais ça, ce n'était pas tellement complexe, il a fallu argumenter mais c’est tout. Mais quand même, faire rentrer des projets collectifs, ce n'est pas facile parce qu'on donne de l'argent pour ton nom, pour toi. Et bien sûr, quand tu fais un spectacle, c'est collectif puisqu'il y a quand même un musicien, il y a d'autres personnes, mais là, on considère que c'est toi qui va signer.
Mais alors que dans des figures toxiques, on a Emmanuelle Chérel, qui était chercheuse, elle était autant là, c'était un projet collectif, moi je me suis juste servi du lieu de résidence que j'avais pour faire ce projet. Mais je ne signais pas un projet, ça n'avait aucun sens. Donc voilà ce type de chose, j'ai demandé à le faire rentrer, par exemple, pour que ce soit valorisable comme un temps de création dans un théâtre.
Et puis l'autre chose, c'est extension sauvage en milieu rural. Ça, ça a été un sacré… Parce qu'en fait, quand j'ai décidé de faire ce projet, c'était assez simple. Je vivais là depuis déjà dix ans et j'avais envie de créer un contexte d'hospitalité pour inviter d'autres artistes. Ce n'était pas du tout l'idée de montrer mon travail, mais plutôt l'idée d'inviter d'autres artistes à montrer leur travail dans un contexte de relation au paysage. Et donc là, on m'a dit « vous n'allez pas devenir directrice du festival ? Enfin pourquoi ? Comment ? ». Donc il fallait vraiment argumenter encore une fois que c'était aussi un projet artistique, que c'était une autre façon : je me déplace à un endroit pour eux, mais qu'en fait, ça nourrit mon travail, que c'est un autre rapport à ma pratique. Et c'était d'autant plus complexe que j'avais décidé que - et c'est toujours le cas d'ailleurs - 30 % du budget d'extensions sauvages, soient ce qu'on appelle des recettes propres de mon travail. C'est-à-dire que quand par exemple, on vend un spectacle, ben il y a une petite marge qui revient à la compagnie, qui constitue une espèce de fonds de sécurité. Là, j'ai décidé de chercher des fonds pour faire extensions sauvages, et de participer avec mon propre travail. C'était symbolique, mais j'avais envie que ce soit le cas. Et là, c'était aussi des discussions parce que les artistes que je programmais n'étaient pas forcément des artistes soutenus. Donc du coup, c'était un peu un détournement. J'ai trouvé ça assez génial mais c'était difficile. Donc moi je pense en tout cas que les institutions, elles ont des cadres et elles les gardent très longtemps, elles sont très peu flexibles. Et puis à un moment donné, c'est aussi des collectifs qui permettent ça. C'est important de le dire. Il y a un collectif, dont j'ai fait partie, qui s'est appelé Les signataires du 20 août, et qui s'est essentiellement formé avec des danseurs et des chorégraphes dans les années 2000. On a travaillé de manière pragmatique, on a pris les lois, les critères et on a essayé de les tordre pour qu'ils s'assouplissent. On a notamment travaillé sur les critères d'attribution de subventions. Mais vraiment critère par critère. Le spectacle vivant est très collectif dans sa façon de travailler. La première fois que j'ai siégé dans une commission de danse, - ça fait longtemps puisque je suis bien plus âgée - et bien on continuait à dire "Mais quand même, elle n'a pas tout à fait un corps de danseuse ». Voilà, ça continuait à être un critère. Et je parle de ça bon c'était il y a quand même quinze ans, mais quand même quoi ! Et voilà les signataires du 20 août ont été là pour aller voir le ministère et dire « aujourd'hui, ce n'est pas possible de dire il ou elle n'a pas un corps de danseur parce qu'elle est plus grande, plus grosse », ce n'est pas possible ! Je sais que je suis forte par ce qui s'est passé précédemment avec les signataires du 20 août, ça m'a vraiment donné une conscience politique collective. Ne pas avoir peur aussi de rendre légitimes des choses qui sont aussi basiques que le temps de travail dans sa pratique qui ne s'exécute pas comme ce qu'on a déterminé à un moment donné comme étant la pratique : c'est-à-dire faire des gammes dans une salle de danse. Bah non, je veux dire ça, c'est XVIIIᵉ presque, c'est post baroque, quoi ! Aujourd'hui, un artiste ne travaille plus comme ça.
Et puis il y a plein d'autres collectifs aujourd'hui, auxquels je continue à appartenir, ou en tout cas à être alliée. Oui, le collectif aussi, c'est hyper important pour moi.
✶Nous✶
Et tu parlais du fait d'organiser des spectacles avec toute une équipe, comment ça se passe en terme d'organisation ? Est-ce que c'est toi qui prends en charge ou c'est une discussion avec les autres artistes et collaborateur·rices ?
✶Latifa✶
Eh bien à partir du moment où je projette de faire un spectacle je contacte les personnes avec qui j'ai envie de travailler, je vérifie si les temporalités que moi je me donne sont compatibles. Je te déroule le truc de manière hyper pratique mais c'est vraiment comme ça que ça se passe. En général, les ennuis commencent *rires* parce que dans l'économie de la danse, il y a vingt cinq ans, un danseur travaillait dans une compagnie et c'était presque une exclusivité. Aujourd'hui, l'économie de ce secteur fait que - et en disant ça, je sais qu'elle est bien plus confortable que celle des arts visuels - fait que, en tout cas, on ne peut pas travailler qu'avec une seule personne on n'aurait jamais assez de travail. Donc quand j'appelle un danseur par exemple, je sais très bien qu’il fait son propre travail et en plus il danse en plus pour plein d'autres personnes, donc niveau agenda ça peut être compliqué. Donc il y a déjà cette première étape. Ensuite, quand on arrive à faire le volume de temps, c'est basiquement : temps, travail, rémunération. On est vraiment tout de suite dans un truc feet on the floor, tu dois trouver des solutions. Et c'est là que je vais voir mon administratrice - qui n'est pas là aujourd'hui - et par exemple Consul et Meshie c'était un projet pour lequel on n'était que deux sur scène, mais on travaillait avec Nadia et Carola, Nadia qui faisait la scénographie, qui a fait une structure gonflable et Carola qui a fait le son. On savait que ça allait être une pièce qui allait être longue en temps, elle a duré quatre heures et qu'il ne fallait pas qu'on soit trop tôt dans des théâtres parce que tout le monde allait flipper, nous faire changer d'avis.
Donc avec Antonia, on s'est dit « quand je peux, je viens à Berlin, chez toi,et on commence » pour être un peu plus solide et sentir qu'on n'allait pas se faire bouffer par les « Ohlala mais non, pas ça, ça va être trop long, ça va être comme ci, comme ça ». Et une fois qu'on s'est senti un peu costaud et qu'on avait des choses à montrer, on a commencé à chercher de la production, donc de l'argent.
Et là, ça se traduit par trouver des théâtres qui, avant même que le projet soit fait, disent « moi, je mets de l'argent dessus et je le présenterai. » Donc cet argent qui est mis en amont sert à rémunérer les répétitions, à acheter le matériel, tout ça, c'est la production. Et puis la garantie qu'ils le montrent, c'est hyper important parce que c'est la garantie qu'on n'a pas travaillé pour rien. Et donc ça c'est une base, mais en général, ça ne suffit jamais. Et ensuite le reste de l'argent, c'est la compagnie elle-même qui est donc Figure Project qui est soutenue comme je le disais tout à l'heure - on rentre vraiment dans la mécanique - qui est soutenue à titre de compagnie conventionnée. Donc c'est un montant annuel renouvelable trois ans. Tous les trois ans on repasse une commission. Quand j'ai fait 7 portraits camouflage, j'avais deux partenaires et ça a réuni à peu près la même somme que d'autres solos que j'ai fait, pour Adieu merci par exemple. Et aujourd'hui, pour faire le même projet, il me faut quinze partenaires. Parce que les sommes qui sont données ne sont plus du tout les mêmes.
✶Nous✶
Et ces partenaires ce sont toujours les mêmes ?
✶Latifa✶
Alors c'est un peu les deux, il y a des partenaires vraiment fidèles. Il y a certains lieux qui sautent une pièce parce que ça ne correspond pas à ce qu'ils ont envie de voir/faire à leur programmation. Mais je sais que je peux les solliciter, qu'ils vont me dire oui ou non, mais je dois faire du yoga avant de les voir *rires*. Il y a des gens plus hostile avec qui il faut vraiment sortir la grosse artillerie. Et par exemple, très concrètement, je viens d'annuler un projet parce que je n'avais pas bouclé la production. Un projet que je devais faire pour l'automne prochain. Et j'ai dû prendre la décision d'annuler parce qu'il me manquait la moitié du budget et je savais que je ne le trouverais pas. J'étais à quatre semaines de devoir commencer les répétitions, il y a deux semaines je disais « c'est reporté », mais là je sais que ça ne se fera pas. Donc voilà, c'était un projet qui ne rencontrait pas suffisamment … - c'est une installation performance avec Nadia Lauro - … et je pense qu'il ne fallait pas coller ces deux mots *rires*. Non mais je sais pas ! Mais en tout cas, voilà, c'est ce qui s'est passé, des fois, il y a des projets, ils sont dans ta tête, tu vas assez loin pour les élaborer, puis en plein milieu du truc, tu arrêtes tout.
✶Nous✶
Et est-ce que ça t'arrive de travailler avec des théâtres privés ?
✶Latifa✶
Non, à part le cabaret, parce que j'aime bien aussi aller de temps en temps dans des cabarets par exemple à Berlin avec Antonia. Mais là, c'est autre chose, c'est vraiment une autre économie, mais le théâtre privé français, non. Par contre, ça m'est arrivé de trouver des partenaires privés, oui, des fondations, qui arrivent sur un projet parce que ce projet rentre dans ce qu'ils ont envie de soutenir. Mais c'est super aléatoire, c'est l’histoire d’une fois.
✶Nous✶
Et dans Figure Project, vous n'êtes que deux ?
✶Latifa✶
Non, on est plus que ça. Il y a donc Alice Leduron qui est l'administratrice, il y a une productrice qui elle est un peu aux avant-postes pour chercher de l'argent, c'est Fanny qui est basée à Bruxelles et donc c'est vraiment avec elle qu'on fait ce travail-là. Et puis après, c'est plutôt des services externalisés, mais il y a encore du monde, il y a un graphiste, Richard Louvet, il y a Margaux Brun, qui travaille essentiellement sur Extensions sauvages, sur le territoire, parce que Extensions sauvages c'est le festival, mais c'est aussi des résidences d'artistes dans les écoles toute l'année. C'est un peu plus invisible parce que c'est dans les établissements scolaires, mais ça existe. Et puis après, c'est des services externalisés comme par exemple un comptable que l'on doit avoir avec le niveau de soutien dont on bénéficie.
✶Nous✶
Et donc toi tu n'es pas salariée de Figure Project ?
✶Latifa✶
Non, je suis intermittente, on ne pourrait pas me salarier. En fait on a privilégié deux salariés, pour la structure administrative. Moi j'ai essayé plein de fois parce que quand même, le statut d'intermittent - même si je sais qu'il faut pas se plaindre - mais c'est juste l’angoisse. Donc ce serait cohérent mais c'est impossible je ferais couler la structure si je demandais un salaire mensuel permanent en CDD. Et d'ailleurs, comme on parle d'économie, c'est très concret dans l'économie de la structure, on va être obligé de lâcher ce lieu qu'on a eu pas très longtemps d'ailleurs, pendant cinq ans, mais aujourd'hui on n'a plus du tout la possibilité d'avoir un lieu comme celui-là. Donc par exemple, ça c'est super concret parce qu'on ne peut plus payer le loyer même avec des compensations de personnes comme Air 22 qui participent au loyer ça ne suffit pas. C'est une charge fixe qui n'est pas énorme, mais c'est quand même 1000 balles par mois, c'est trop.
✶Nous✶
Et donc est-ce que tu peux demander un atelier à la ville de Rennes ?
✶Latifa✶
Non, non, et je pense que pour le coup ce serait malvenu, parce que quand même, les artistes visuels sont vraiment en galère, et il y a quand même beaucoup plus d'outils pour le spectacle vivant. Donc faut que je me retourne, j'ai demandé au TNB bon ils ne peuvent pas m'héberger, c'est comme ça. Je cherche plutôt à partager avec d’autres. En tout cas, c'est sûr qu'il faut que ça coûte au moins trois fois moins.
✶Nous✶
Et tu es implantée à Rennes par hasard ou c'est un choix étudié ?
✶Latifa✶
Pour des raisons très personnelles, mon copain était là et je suis venue ici au départ juste comme ça, dans des allers-retours, puis finalement, je me suis installée à Rennes, et puis on est partis à la campagne.
✶Nous✶
Oui ce n'était pas forcément un besoin d'être à Rennes.
✶Latifa✶
Non. Surtout que le travail est super nomade. Par contre, en Île-de-France c'est très dur pour être soutenu. C'est horrible, surtout pour des projets comme les miens par exemple. Je vois une artiste, par exemple, comme Claudia, c'est une super artiste, elle est très proche des arts visuels. Par exemple pour Claudia, c'était terrible quoi, elle est sortie de la commission et elle n'a pas été soutenue parce qu'on considère que c'est pas suffisamment la danse, que le coefficient danse dans son travail n'est pas suffisamment présent. Ce n'est pas facile en Île-de-France parce qu'il y a énormément de monde. Et puis aussi parce qu'il y a Pécresse *rires*. Non c'est une mauvaise blague, car c'est surtout historique et social comme problème. À Rennes il y a quelques années en tout cas, moi, quand je suis arrivée, les tutelles, par exemple, se plaignaient que personne dans le spectacle vivant ne restait vraiment. On nous disait mais « installez-vous là »… Iels ont été très proactif·ves pour soutenir des artistes, il y avait encore peu de monde car maintenant c'est un peu l'inverse. « Ahh arrêtez de vous installer à Rennes… » Puis voilà ça bouge d'une région à une autre.
✶Nous✶
Est-ce que tu te sers parfois de ta table de montage dans tes représentations ou est-ce que c'est de l'ordre de la documentation et de l'archive pour toi ?
✶Latifa✶
Là je l'ai fait justement à la manufacture de Lausanne. J'ai travaillé avec Yvane Chapuis, elle dirige le département recherche à la Manufacture de Lausanne, et c'est notamment elle qui avait codirigé les laboratoires d'Aubervilliers avec François Pirot et Guillaume Desanges et qui avait travaillé sur le musée précaire de Thomas Hirschhorn à Aubervilliers. Ils ont des sous en Suisse, je vous le dis. Et donc en fait, elle passe des commandes à des artistes pour des conférences et performances. Donc vraiment, moi j'avais absolument rien quand elle m'a demandé ça, je n'avais pas de projet. J'ai fait le projet pour eux, avec l'idée que ce ne soit pas un spectacle, qu'on parle vraiment de sa fabrique. En gros, c'est « Qu'est-ce que tu fabriques, comment tu fabriques tout ça ? » mais que ce soit performatif. Donc là, j'ai fait une table de montage pour ce projet-là. Et du coup, c'était tout un agencement de documentation diverses et variées et d'objets. Et puis, de temps en temps, s'arrachaient de la zone de la table de montage des extraits de « Self portrait », de différentes pièces, tout en me donnant comme structure de devoir parler de mon travail. C'était chouette, j'ai trouvé ça vraiment intéressant. Et puis justement, jamais j'aurais pensé sortir cette table, mais ça m'a plu.
✶Nous✶
Et quand tu l'utilises cette table pour une recherche, tu en gardes des images ?
✶Latifa✶
Honnêtement non, ça m'est arrivé de le faire parce qu'on doit faire un dossier et qu'on me demande des explications je me dis « aller je vais photographier un bout de truc… » je l'ai encore fait ce matin pour un dossier. Mais c'est quelque chose en chantier, il y a des photos, des annotations.
✶Nous✶
D'un point de vue graphique ça peut être intéressant…
✶Latifa✶
Oui complètement !
En tout cas merci, merci c'est chouette cette conversation, ça oblige à tirer des fils. C'était pas mal de ne pas s'y attendre parce que du coup je pense que je n'aurais pas dit la même chose. Je me serais plutôt mise dans une partition en me disant « qu'est-ce que je dois dire ou pas… » Ici ce sont vos questions qui tirent les fils, je trouve ça chouette. Je ne sais pas ce que répondraient les autres, mais moi je trouve ça très bien comme ça. C'est très bien aussi quand la parole est distribuée comme ça. C’est une température aussi, on est ensemble. Merci beaucoup ça, je suis curieuse de connaître la suite. Vous savez dans quel lieu vous allez exposé ?
✶Nous✶
Aux ateliers du Vent peut être, on va sonder plusieurs structures et centres d'art. Pour le moment, c'est un peu comme tes problématiques dont tu parlais tout à l'heure, on a le pitch, on a la matière, ça marche, mais il faut leur donner à voir, les accrocher pour leur donner envie d'avoir justement une partie historique. Je trouve que c'est une super forme, en plus, d'avoir ce vis-à-vis, cette complémentarité qui est juste, à vous entendre Johanna et toi… Ce lien paraît évident.
✶Latifa✶
Oui Johanna qui est venue plein de fois pour extensions sauvages.
✶Nous✶
Oui, elle nous en a parlé !
✶Latifa✶
Pour le festin souterrain, ils ont fait une version avec les enfants, c'était trop bien, avec une parade... Voilà!
✶Nous✶
Merci beaucoup Latifa !
Points techniques
-micro + caméscope à récup jeudi 14h
-la pieuvre
→ salle 107 mais organiser les tables pour que ça soit plus convivial
question à propos les formes qu'iel produit:
-Quelles sont tes sources? Qu'est-ce qui t'influence et qui infuse dans tes écrits et dessins? Est-ce que tu as des sources auxquelles tu es "fidèle" ?
- As-tu des références à nous partager, que regardes-tu?
- Comment fais-tu le lien entre ta pratique du dessin et celle du design graphique?
- Tu travailles principalement en monochromie (n&b), pourquoi?
- Quelles sont tes méthodes et outils de design?
-Quels liens fais tu entre le végétal et le politique? (on aimerait t'entendre là-dessus car a remarqué que ces liens étaient régulièrement présents dans ta pratique: avec titre de la revue champ de ronces et expo "Détruire ce qui nous détruit" qui est accompagnée par des textes et visuels qui font référence au végétal: marteau dont le manche est épineux, texte qui parle de "pieds enracinés et d'épines vénéneuses"...)
-Nous avons remarqué ta pratique du tatouage, y vois-tu du politique ? Johanna Rocard nous a expliqué combien le corps était inévitablement politique, est-ce que ses propos font écho aussi chez toi / dans ton travail?
Est-ce une manière de mêler l'intime et le politique?
sa pratique militante et le lien avec Modotti/Jacobi
-dans le travail de Tina, il est question de l'engagement en photographiant des minorités, femmes ouvrières et des enfants aussi. Comment se manifeste ton engagement dans ta pratique artistique, en quoi les sujets que tu abordes reflètent la question politique ?
-Comment le fait de ne pas être un homme graphiste indépendant influence ta politisation ? Et vice versa
- Quel est ton rapport aux institutions? Comment cela se mêle/heurte à ta position militante?
- As tu déjà refusé des projets pour des questions éthiques? Pourquoi?
idée: Johanna a dit pendant notre entretien qu'elle se considérait militante mais que selon elle Julia était une activiste, comme pour sous-entendre que l'activisme était le degré supérieur du militantisme : Est-ce que Julia aussi fait une différence entre ces deux termes? est-ce qu'elle est d'accord avec ce qu'a dit Johanna? Et en quoi elle est davantage activiste que militante?
le collectif
-comment l'aspect collectif et tes rencontres influencent ton travail ?
-Qu'est-ce que cela change pour toi d'être en duo avec quelqu'un d'autre? Comment travaillez-vous ensemble? Avez-vous des rôles spécifiques?
l'économie
Quel sont les avantages et inconvénients de l'auto-édition? (ramener le livre "Abécédaire d'auto-édition féministe" comme support)
- Comment parviens-tu à lier ta pratique politique et une rémunération décente?
- Quelle est ton économie de travail? As-tu réussi à atteindre une stabilité dans cette économie? Depuis quand vis-tu de ta pratique?
- Quel est ton statut (artiste autrice, intermittent, ...)?
Questions illustrées par un/des projet/s précis
- Tu es graphiste, mais nous avons constaté que dans plusieurs de tes projets (Wittig, Boucle Loop, fanzines...) tu avais le statut d'auteurice / co-auteurice. Peux tu nous expliquer ta pratique et ton désir d'écriture ?
- Travailles tu beaucoup les grands formats ? Est-ce simplement via le collectif ? Nous nous sommes référées aux photos d'exposition du Phakt en 2020.
1-Envoyer un mail à Johanna Rocard avant la rencontre: johanna.rocard@gmail.com
Organisation de la rencontre
- présentation du travail de Johanna (30')
- préambule proposant notre interprétation des liens entre Modotti/Jacobi et Johanna
- ensuite les questions/réponses (1h30)
Questions par thématiques les formes quelle produit
As tu des références par rapports aux rites et rituels, de quoi t’inspires-tu en général ?
Peux tu nous raconter comment s'est effectuée la conception des costumes, de sa réflexion à la pratique, pour le cas du Bal des ardentes par exemple ?
Est-ce toi qui les crée ?
De quelle manière places tu le curseur entre ta pratique individuelle et ta pratique collective ? Comment l'une influence l’autre ?
Quels liens fais-tu entre le végétal et le politique? (photos de fleurs qui peuvent résonner avec certaines photos de Tina Modotti). Par exemple, pour Tina la prise de photo de végétaux était lié à un contexte sociétal car elle photographiait son quotidien de femme dans le foyer. Quel est ton rapport à l' utilisation des végétaux dans ton travail ?
sa pratique militante et le lien avec Modotti/Jacobi
Quel accueil as-tu reçu en tant que femme dans le milieu artistique ?
Sélection à la fac ou en école est classiste. Elle trouve les arts visuels "très bordés par le scarosaint appel à projets". À sa sortie d'école, elle souhaitait coller à ce qui était attendu d'elle, elle se heurte à des discours qui lui déconseillent de mêler art et politique (elle fait le lien avec sa génération et sa date de sortie d'école 2020). Elle décide quand même que sa pratique soit politique. Faire ce qu'elle aime lui permet d'être précise, de cibler avec qui elle travaille (elle cite Celine Poulain). et petit à petit des réseaux se tissent et permettent des moments de travail "safe" et solidaires. "Ne pas polir sa pratique en pensant que ça passera mieux".
Dans le travail de Tina il est question de l'engagement en photographiant des minorités, femmes ouvrières ou enfants. Comment se manifeste ton engagement dans ta pratique artistique, en quoi les sujets que tu abordes traitent la politique ?
Travaillant avec les institutions, comment cela se mêle à ta position militante ?
As tu déjà refusé des projets pour des questions éthiques? Pourquoi?
As tu un exemple d'expérience d'un projet avec une institution, les plus, les moins ?
le collectif
Comment ton travail avec d’autres personnes et leur rencontre influencent ta pratique ?
Travailles-tu avec des amis, des gens que tu connaissais d’avant, ou bien collabores-tu avec des artistes que tu apprends à connaître sur le moment ? (en bref, comment se constitue ton réseau)
A quel point le travail en groupe prend-t-il une place dans ta vie perso ? quelle en est la charge émotionnelle ?
Gardes-tu des des liens spécifiques avec d'ancien·nes collaborateurices qui pourrait pourraient donner lieu à de nouveaux projets?
Vois-tu une spécificité à la scène artistique Rennaise? Comment cela influence ton travail et tes collaborations?
Avec quels artistes aurais-tu envie de travailler ?
l’économie
Quelle est ton économie de travail? As-tu réussi à atteindre une stabilité dans cette économie? Depuis quand vis-tu de ta pratique?
Comment parviens-tu à lier ta pratique politique et une rémunération décente?
Quel est ton statut (artiste, autrice, intermittent, etc.)?
matos à emprunter/amener pour la captation?
caméra
micro
appareil photo
impression d'images/photos d'exemples et de références
Où
?
La bibliothèque -> demander à Aurélie pour "privatiser" pendant 1:30?
Questions illustrées par un/des projet/s précis :
-> question du costume, de l'apparat, comment elle crée tous ses costumes ? (si c'est elle, il y a aussi du coup la notion d'artisanat, un peu de bricolage ?)
Peux tu nous raconter comment s'est effectuée la conception des costumes, de sa réflexion à la pratiques pour le cas du bal des ardentes par exemple ?
- les formes qu'elle produit
Peux tu nous raconter comment s'effectue la réflexion de tes projets, de la théorie jusqu’ à la pratique, pour le cas par exemple de self portrait?
Lors de notre interview avec Johanna Rocard, elle nous a expliqué son rapport politique au corps dans son travail. Quel est ton rapport au corps ? Est-ce que pour toi aussi le corps est politique?
Quelles sont tes sources? Qu'est-ce qui t'influence et qui infuse dans ton travail? Est-ce que tu as des sources auxquelles tu es "fidèle" ?
- sa pratique militante et le lien avec Modotti/Jacobi
Dans le travail de Tina il est question de l'engagement en photographiant des minorités, femmes ouvrières ou enfants. Comment se manifeste ton engagement dans ta pratique artistique, en quoi les sujets que tu abordes traitent la politique ?
Comment ta collaboration (artiste associée au TNB) avec le TNB se mêle à ta position militante ?
As tu déjà refusé des projets pour des questions éthiques? Pourquoi?
As tu un exemple d'expérience d'un projet hors institution ?
- le collectif
Comment ton travail avec d’autres personnes et leur rencontre influencent ta pratique ?
Travailles-tu avec des amis, des gens que tu connaissais d’avant, ou bien collabores-tu avec des artistes que tu apprends à connaître sur le moment ? (en bref, comment se constitue ton réseau)
Comment vous êtes vous rencontrées avec Johana ? (car nous l'avons aussi interviewé)
Gardes-tu des des liens spécifiques avec d'ancien·nes collaborateurices qui pourrait donner lieu à de nouveaux projets?
Vois-tu une spécificité à la scène artistique Rennaise? Comment cela influence ton travail et tes collaborations?
Avec quels artistes aurais-tu envie de travailler et pourquoi ?
Tu es directrice artistique du festival extension sauvage et il me semble que tu travail avec Johanna Rocard dans le cadre de ce festival. Vous avez donc des intentions militantes écologiques communes. Comment se passe cette collaboration ? Est ce la première fois que vous travaillé ensemble ?
Tu as plusieurs fois créée des spectacle en duo avec Antonia Baehr.
Comment se déroule la conception de ces projets ? Ce sont des idées qui naissent par vous 2 ? Comment la collaboration se fait elle ? Vos idéologies sont communes ?
De quelle manière places tu le curseur entre ta pratique individuelle et ta pratique collective ? Comment l'une influence l’autre ?
A quel point le travail en groupe prend-t-il une place dans ta vie perso ? quelle en est la charge émotionnelle ?
Comment les décisions sont prises lors d'un projet collectif, quel est le rôle de chacun·e ?(as-tu le dernier mot?)
- l'économie
Quelle est ton économie de travail? As-tu réussi à atteindre une stabilité dans cette économie, si oui au bout de combien de temps ?
Quel est ton statut (artiste, autrice, intermittent, etc.)?